L’historien Michel
Pastoureau étudie les couleurs depuis près de 40 ans.
Directeur d’études à l’École Pratique
des Hautes Études (Sorbonne), il a consacré plusieurs
ouvrages aux rapports des humains avec les couleurs, dont un livre
complet au bleu.
Lorsqu’on
demande aux gens quelle est leur couleur préférée,
le bleu l’emporte aisément. Pourquoi ? |
| Parce
que c’est une couleur consensuelle, docile, qui n’agresse
personne. Même le mot est joli. Il a une consonance liquide.
Vous noterez que, dans les librairies, d’innombrables livres
pour la jeunesse portent le mot « bleu » dans
le titre : L’oiseau bleu, Un coin de ciel
bleu, Le farfadet bleu, etc.
Les plus anciens sondages,
datant du 19e siècle, rapportent que le bleu est la couleur
préférée des Occidentaux. De 40 à 55 %
des répondants l’évoquent de préférence
au vert, loin derrière (20 %). Suivent le rouge, le
blanc, le noir et le jaune. Mais c’est différent en
Orient. Au Japon, par exemple, c’est le noir qui obtient la
faveur populaire. |
En
a-t-il toujours été ainsi ?
Non. Même si cette
couleur est omniprésente en Méditerranée depuis
la nuit des temps, elle a longtemps été difficile
à fabriquer et à reproduire. C’est sans doute
la raison pour laquelle elle n’a pas joué un rôle
important dans la vie sociale, religieuse ou symbolique de l’époque.
Au Moyen Âge, le bleu est pratiquement absent de la vie communautaire.
Dans la Rome antique, des yeux bleus sont considérés
comme un signe de débauche chez les femmes et une disgrâce
chez les hommes. Pour les Grecs et les Romains, cette couleur est
désagréable à l’œil. L’histoire
de la couleur bleue dans les sociétés européennes
est celle d’un complet renversement. |
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Vous écrivez
dans l’un de vos livres que la Vierge Marie est devenue « le
plus important agent de promotion du bleu ». Qu’entendez-vous
par là ?
Dans la Bible, le bleu
n’est presque jamais évoqué car les textes hébreux,
araméens et grecs ont peu de vocabulaire pour décrire
les couleurs. Ce seront les traducteurs qui mettront des couleurs
sur des adjectifs comme « riche » (rouge),
« sale » (gris ou noir) ou « éclatant »
(pourpre). Sauf pour le saphir, pierre préférée
des peuples chrétiens, le bleu ne fait pas partie des mœurs
de l’époque. Quand on met en place la liturgie, à
l’époque carolingienne, on l’ignore complètement.
Des traces de ce rejet systémique perdurent encore aujourd’hui,
puisque la liturgie n’intègre pas cette couleur. Les
prêtres revêtent certaines couleurs associées
aux célébrations particulières : le rouge représente
l’Esprit saint, le blanc le Christ; le noir ou le violet la
pénitence, le vert les dimanches ordinaires, mais il n’y
a jamais de bleu.
Puis soudainement, le dieu
chrétien devient un dieu de lumière. Aux 12e et 13e
siècles, on peint le ciel en bleu pour la première
fois : avant, il était noir, rouge ou doré. On voue
un culte à la mère de Jésus. Et la Vierge habite
le ciel… bleu. Les images pieuses la revêtent d’une
robe ou d’un manteau bleus. Voilà pourquoi elle devient
l’agent de promotion du bleu.
Cette iconographie vaut
pour les sculptures et les peintures d’église. On ne
l’imagine pas autrement que drapée de bleu.
Il y aura des conflits
qui font sourire aujourd’hui. Par exemple, à Strasbourg,
au 13e siècle, les marchands de garance, la plante qui permet
la reproduction du rouge, soudoieront un maître verrier pour
qu’il colorie le diable en bleu sur ses vitraux afin de discréditer
la couleur rivale. |
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Si le bleu est
une couleur consensuelle et docile, comment expliquer son succès
dans les années soixante auprès de la jeunesse rebelle ?
L’histoire du « blue
jean » est intéressante car ce pantalon a
été inventé en 1853 par un tailleur juif, Oscar
Levi Strauss. Mais il faut savoir que ce vêtement était
d’abord un « bleu de travail » destiné
aux prolétaires, et non un objet de contestation de l’ordre
établi. Les valeurs protestantes dictent alors qu’un
vêtement doit être sobre, digne et discret. Or, la teinture
du textile à l’indigo est facile. On peut le faire
à froid, car les pigments pénètrent bien les
fibres. En 1950, il est porté par James Dean et Marlon Brando;
il symbolise la révolte de la jeune génération.
Mais un vêtement bleu comme symbole de rébellion ne
pouvait être qu’éphémère. Par la
suite, le jean est devenu plutôt un signe de conformisme.
Aujourd’hui les adolescents mettent le jean pour être
à la mode, comme tout le monde.
De nos jours, le bleu est
plus que jamais une couleur qui fait consensus. Les grands organismes
internationaux ont des logos bleus. Regardez l’Organisation
des Nations Unies, l’UNESCO, le Conseil de l’Europe,
l’Union européenne, tous ont choisi un emblème
bleu. |
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| Le drapeau du
Québec est bleu.
Oui, c’est le bleu
français, républicain, qui s’oppose au blanc
monarchique, au noir clérical et au rouge socialiste et communiste.
De plus en plus, c’est une couleur qui glisse vers le centre,
même vers la droite. Les partis conservateurs sont des partis
bleus.
Comment un historien
en vient-il à étudier les couleurs ?
J’ai toujours été
fasciné par les couleurs, peut-être parce que je suis
né d’une famille d’artistes. Mon père
était fou de peinture. Il m’a amené très
tôt dans les musées. Et puis trois de mes grands-oncles
étaient peintres.
Quand j’ai commencé
à m’intéresser aux couleurs à titre d’historien,
il y a 40 ans, j’étais seul. Mais il me semblait que
la relation des hommes avec les couleurs en disait beaucoup sur
l’histoire et les mœurs.
Le bleu est-il
votre couleur préférée ?
Non, c’est le vert. |
| Mathieu-Robert
Sauvé
Collaboration spéciale |
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