| Pluie de science Des guerres intergalactiques aux mondes parallèles en passant par les mutants et les clones, la cafétéria de la science-fiction (SF) offre un menu varié – avec ou sans OGM – aux lecteurs affamés de dépaysement, d’imaginaire mais aussi de réflexion. Qu’ils fassent l’apologie des sciences et des technologies ou qu’ils les décrient, qu’ils proposent des solutions ou qu’ils soulèvent des problèmes, les auteurs de SF attirent l’attention sur des enjeux que l’on n’aurait su voir autrement. Pourrait-on en tirer profit à l’école? On pense en tout premier lieu aux cours de sciences. Or – curieusement – selon les différentes associations de professionnels de l’éducation, les professeurs de sciences utilisant la science-fiction en classe ne courent pas les rues. Même son de cloche du côté des universités : Marcel Thouin, professeur au département de didactique des sciences de l’Université de Montréal, avoue ne connaître personne qui s’y soit risqué… Au niveau primaire, la science-fiction n’est certes pas au programme. Quelques initiatives originales naissent cependant ici et là. Ainsi, le Regroupement Les Bibliothèques Publiques du Saguenay–Lac-Saint-Jean a récemment mis sur pied des mallettes d’exploration en science-fiction destinées au personnel des bibliothèques (voir « Science et fiction animent les bibliothèques » dans notre numéro de novembre : http://www.spst.org/pluiedescience/1103/1103_08.html) En juin dernier, lors de l’épreuve ministérielle de français au primaire, il a également été question d’imaginaire scientifique. « Les élèves de sixième année devaient imaginer un voyage dans l’espace en rédigeant un journal de bord fictif », explique Louis Émond, chargé de projet au ministère de l’Éducation du Québec. Pour relever ce « défi de Julie », ils pouvaient s’inspirer de la nouvelle de Jean-Louis Trudel, Le berger des comètes, mais leur histoire devait s’appuyer sur des principes scientifiques bien réels.
Il n'y a finalement qu'au secondaire que les professeurs de français ont l’obligation d’aborder ce genre littéraire avec leurs élèves. Certains y prennent d’ailleurs un réel plaisir : des professeurs de français en deuxième secondaire de la polyvalente Daniel-Johnson n’ont pas hésité à jouer la carte de la créativité en effectuant un « détournement littéraire » du roman Le passeur de Lois Lowry. Loin des sempiternels comptes-rendus de lecture, ils ont fait vivre à leurs étudiants une véritable mission mêlant science, fiction et étude littéraire. Misant sur l'attrait de la SF auprès des adolescents, Karine Côté, Maxime Gagnon et Simon Nadeau ont fabriqué un univers parallèle et confié à leurs élèves – un groupe de survivants sur une Terre désolée – une mission bien particulière : explorer une planète lointaine et vérifier si les conditions de vie qui y prévalent sont favorables à l’établissement éventuel d’une colonie humaine. La planète en question abrite une civilisation qui n’est autre que celle du roman de Lowry. Recherches sur Internet et déchiffrage de messages codés sont au menu des jeunes éclaireurs. Pour les élèves impliqués dans le projet, l’exercice s’est vite transformé en jeux de rôle. « Dans les corridors, les étudiants nous appelaient "chef" », se souvient Karine Côté. « La plupart des élèves se sont tellement investis dans l’aventure qu’ils sont arrivés trop vite à la page 100 du roman », remarque Maxime Gagnon presque déçu. Autre point positif : le projet a séduit autant les garçons, que la lecture rebute généralement, que les filles, dont la SF n’est habituellement pas la tasse de thé…
Cette « mission », créée de toutes pièces par des professeurs débordant d’imagination, pourrait très bien trouver sa place ailleurs qu’en cours de français. « Dans les cours d’histoire, un tel projet pourrait permettre de faire un lien avec les sociétés totalitaires : Le passeur rappelle les romans 1984 d’Orwell et Le meilleur des mondes de Huxley » note Karine Côté. Les cours de sciences pourraient également en tirer profit. « La génétique, la démographie ou la fonte des glaciers sont des thèmes très actuels, ajoute M. Gagnon. Et puis, ce genre de projet est très proche de la réforme scolaire. » Mais encore faut-il que les profs s’y intéressent. Or, les femmes, qui composent la majorité du corps professoral, démontrent en général peu d’intérêt pour la science-fiction. Il faut dire que la SF est souvent perçue comme un sous-genre littéraire, dont l’image est ternie par des oeuvres bourrées de violence et d’explosions. D’autres enseignants s’inquiètent de l’engouement des jeunes pour le paranormal ou les pseudosciences. Quant aux enseignants du primaire, qui n’ont pas toujours de base solide en science, ils pourraient éprouver des réticences à l’idée de se lancer dans ce type d’aventure.
La science-fiction aurait au moins le mérite d’attirer l’attention des jeunes sur les sciences. Et si l’on allait plus loin en faisant de la SF un véritable outil de vulgarisation scientifique? Une bonne idée, à condition de la laisser entre des mains compétentes, met en garde Daniel Sernine, auteur et directeur de la revue Lurelu. « Il faut que les enseignants aient une bonne formation scientifique pour repérer des romans de SF sérieux. Pour souligner la part de science dans la science-fiction, il faut bien la connaître, cette part-là. » Faudrait-il donc écarter les publications moins sérieuses? Pas nécessairement. Selon l’auteur Jean-Louis Trudel, « un professeur pourrait, à la limite, utiliser un roman comprenant des erreurs grossières ou des concepts farfelus, en démontrer les failles et rectifier le tir en classe. Des livres comme La physique de Star Trek font un peu ce type de travail. » L’auteur de Demain, les étoiles concède cependant que les guides et le matériel pédagogiques qui indiqueraient clairement aux professeurs comment utiliser des ouvrages de SF font gravement défaut. En langue anglaise, il existe cependant des avenues intéressantes. Julie E. Czerneda, auteure, enseignante et biologiste de formation, a conçu une anthologie de science-fiction en lien avec le curriculum des sciences pour chaque niveau du primaire. L’ouvrage s’intitule : No Limits : Developing Scientific Literacy Using Science Fiction. Pour mener à bien son projet, l’enseignante ontarienne a demandé à plusieurs auteurs, dont Jean-Louis Trudel, d’inventer des histoires exploitant des principes scientifiques comme l’électricité ou l’électromagnétisme. M. Trudel – qui a aussi étudié la physique et l’astronomie – imagina pour l’occasion une courte nouvelle mettant en scène deux jeunes conducteurs d’ambulance spatiale aux prises avec un problème d’alimentation en courant. Les textes sont accompagnés d’un guide pédagogique comprenant des exercices.
Pour Norman Molhant, « vérificateur de cohérence » et conseiller scientifique pour plusieurs auteurs, la valeur pédagogique de la littérature de science-fiction ne fait aucun doute, tant les domaines touchés par ce genre littéraire sont diversifiés. M. Molhant va même plus loin : certains romans de SF inculqueraient des valeurs qui vont bien au delà de la sphère scolaire et qui touchent à la formation globale de l’individu. « La plupart des auteurs de SF sont des gens d’une très haute tenue morale. Ils ne se poseraient pas de questions sur l’avenir du monde si ce n’était pas le cas! » s’exclame-t-il. « Nos héros ne sont pas toujours parfaits, mais ce sont les questions soulevées par nos ouvrages qui, j'espère, témoignent de cette conscience sociale aiguisée », précise l’auteur Jean-Louis Trudel. Certains professeurs de philosophie l’ont compris, et utilisent par exemple Le meilleur des mondes pour enseigner l’éthique. Mais la science-fiction n’aurait-elle pas également un rôle à jouer dans la formation des futurs savants? C’est ce que croit Christian Bouchard, professeur de littérature au Collège Laflèche de Trois-Rivières. « On a des capacités technologiques très avancées mais la sagesse d’un saurien ou d’un dinosaure! » s’exclame-t-il. À ses étudiants, il a fait lire en parallèle Frankenstein et des textes sur son auteure, Mary Shelley. Il utilise aussi des documents qui resituent les progrès scientifiques dans leur contexte historique. M. Bouchard projette parfois en classe des extraits des films Mad Max, Solaris (de Tarkovski) ou Gattaca pour amorcer des discussions éthiques et philosophiques sur la science. Pour aborder le problème du clonage et de la responsabilité des scientifiques, il s’est servi d’un roman de Jacques Testar, ancien chercheur scientifique : Simon l’embaumeur ou la solitude du magicien. « Même s’il y a certaines réticences dans le milieu scientifique, le clonage pourrait être mieux mis en question par les littéraires qui, grâce à leur imagination sans limite, pourraient nous faire voir des conséquences qu’on n’avait pas vues. » lance-t-il. Et vous, qu’en pensez-vous?
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