Deuxième partie | 28 janvier 2010

Après notre visite de bibliothèques américaines, rendons-nous au Danemark et en Alberta. Là, deux bibliothèques ont mis sur pied des projets inusités où les humains prennent la place des livres. Pour parler de soi dans le cas avec le projet de « livres vivants », et de son métier avec The Carrer Library. Intriguant et... inspirant!

Lire à cœur ouvert :
les bibliothèques vivantes

The Career Library : des encyclopédies vivantes à la bibliothèque

Première partie

Troisième partie

 

L’affiche de la dernière édition de Living Library à Copenhague. Photo : Living Library

Mots-clés : Livres vivants, bibliothèques

Jamais l’expression « Parler comme un livre » n’aura pris autant de sens. La méthode est simple : installer pendant 30 minutes deux personnes face à face, l’une jouant le rôle de « lecteur » et l’autre de « livre vivant ». À Calgary, le 21 mars 2009, s’est tenu le plus grand évènement de bibliothèque vivante jamais organisé par une seule institution. Une première également pour la bibliothèque publique de Calgary qui a organisé l’évènement dans 5 bibliothèques de la ville simultanément. L’objectif? Favoriser la rencontre entre différentes personnes qui, en dehors de la bibliothèque, n’auraient pas l’occasion de se parler, de s’interroger, et de se comprendre…

Un concept venu d’ailleurs

L’association Stop the Violence créée au Danemark, en 1993, est à l’origine de l’idée de la bibliothèque vivante. Initié en 2000 dans le cadre d’un grand festival musical en Europe du Nord, le concept avait pour objectif premier de faciliter la communication et la compréhension mutuelle entre différents publics et peuples venant des quatre coins de l’Europe. Le concept a fait mouche. Aujourd’hui, l’organisation internationale de bibliothèque vivante est reconnue par le Conseil de l’Europe… et elle fournit, sur son site Internet, le mode d’emploi pour qui veut se lancer dans l’aventure. Déjà, 27 pays y ont goûté et quelques nations possèdent leurs bibliothèques vivantes permanentes.

 

La toute première édition de Living Library, en l’an 2000, pendant le Festival de Roskilde, au Danemark. Photo : Living Library

Des rencontres insolites

À Calgary, au cours d’une seule journée, plus de 50 livres vivants se sont prêtés au jeu de lecture face à 200 lecteurs issus de tous horizons : enfants, familles, curieux, passants, etc. « La bibliothèque est le lieu idéal pour organiser des rencontres au sein d’une communauté, car diffuser, transmettre et favoriser les échanges fait partie de la vocation d’une bibliothèque, explique la directrice et initiatrice de l’évènement, Gerry Burger-Martindale. Notre objectif n’était pas tant de lutter contre les préjugés comme cela s’est fait initialement au Danemark, mais de permettre à des gens de Calgary de se parler librement dans un cadre propice. »

Emprunter un livre vivant ressemble fortement à un emprunt traditionnel. L’emprunteur choisit un « livre » répertorié par une fiche contenant un titre et un code de classement. Le cadre de lecture est formel : d’une durée de 30 minutes, les séances sont soumises à un code de déontologie précis. Par exemple, les livres vivants ne sont pas tenus de répondre aux questions qu’ils jugent trop intimes ou déplacées. Ce samedi-là, à Calgary, le public a pu « lire » des livres aussi variés qu’une femme en fauteuil roulant, la fille de deux Indiens immigrants, un artiste de performance, un joueur de hockey, un transsexuel, un jeune homme activiste pour la paix, etc. Cependant, c’est un ancien toxicomane qui a été le « best-seller » de la journée.

 

La bibliothèque d’Auburn, en Australie, présente sa collection de livres vivants pour l’année 2010. Photo : Auburn Living Library

Dialogues à cœur ouvert

Qui sont ces personnes qui se portent volontaires pour parler d’elles? Quelles sont leurs motivations? Et qui sont leurs lecteurs? Voyeurs ou simples curieux? Comment se sentent-ils devant un livre vivant? Impossible de dresser un portrait robot : à chacun ses motivations et son ressenti. « Je suis un ancien toxicomane, j’ai voulu participer non pas pour aider les autres à nous comprendre, mais pour m’aider moi-même. Je suis désintoxiqué depuis plus de 15 ans, mais je dois me rappeler tous les jours de ce que j’ai vécu pour ne pas recommencer. En parler ouvertement m’aide à me fixer des objectifs et à m’engager à combattre mes idées négatives chroniques », explique TD Sparks. Cette expérience lui a permis de prendre conscience de son talent de communicateur en plus de renforcer son attitude positive. Pour sa part, Anne, une jeune lectrice, raconte : « J’ai “lu” plusieurs “livres”. Ceux qui m’ont le plus intéressé sont une femme en fauteuil roulant et un activiste pour la paix. J’ai beaucoup appris en parlant avec eux. À certains moments, on se sent embarrassé, mais c’est inhérent à la situation; on ne se connaît pas et on vient tous pour la première fois. »

À les écouter parler, les livres vivants et leurs lecteurs partagent, au-delà de leurs différences, le sentiment de s’être enrichis de la découverte ou de la présence de l’autre et souhaiteraient recommencer à la première occasion. « Si ce genre de rencontres entrent dans les mœurs, de plus en plus de livres vivants oseront y participer », conclut TD Sparks. Enfin une situation où chaque protagoniste sort de l’expérience gagnant!

Odile Clerc, collaboration spéciale

 

Numéro 40 | Hiver 2010

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