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Originaire du Lac-Saint-Jean, Jean-Paul Desbiens entre dans les ordres après avoir fait des études chez les Frères maristes. Il atteint la notoriété grâce à l’un de ces concours de circonstances qui font les stars. Publiées sous le pseudonyme de frère Untel, ses lettres envoyées au journal Le Devoir sont rassemblées en un livre, Les insolences du frère Untel, qui paraît en 1960. C’est le premier best-seller de l’édition québécoise et probablement l’un des déclencheurs de la Révolution tranquille. L’auteur s’y révèle un redoutable essayiste : il dénonce de façon virulente la sclérose de la société québécoise. Il porte sur le système scolaire québécois et sur la religion, qu’il dit basée sur la peur, un regard cru, sans complaisance. D’enseignant, il se mue successivement en écrivain, en haut fonctionnaire (il met sur pied les douze premiers cégeps), en éditorialiste et en directeur de collège. |
En février 2004, on me demanda de couvrir une journée de réflexion sur l’enseignement des sciences, alimentée par le témoignage et les commentaires de Jean-Paul Desbiens, alias le frère Untel. Ce personnage quasi-mythique existe donc vraiment!
Droit comme un piquet, les cheveux en brosse et la démarche un peu raide, il use d’une langue directe et sans fard, amoureusement fidèle à la grammaire de son enfance. Soumis au supplice de l’éloge, il se gausse de lui-même en se qualifiant d’ « institution », esquissant ce sourire ironique qu’il économise au maximum. Rappelant les « conditions matérielles déplorables » dans lesquelles se faisait l’enseignement des sciences au moment où il passait son « brevet complémentaire », en 1945-1946, Jean-Paul Desbiens se souvient : « Bien que j’aie une formation littéraire et philosophique, j’aimais beaucoup les sciences expérimentales, la physique en particulier. » Vers 1955, il s’initie à la philosophie des sciences, à l’Université Laval. |
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Plus tard, directeur de collège, il engage un docteur en physique nucléaire. « Je prenais grand plaisir à le voir manipuler les appareils sophistiqués dont il se servait. » Si, de son propre aveu, il ne s’est « guère élevé au-dessus des notions élémentaires », ce nouveau contact avec la physique fut pour lui « un émerveillement » et il en garde « un souvenir reconnaissant ». « Je comprenais pourquoi, enfant, assis sur la galerie de la maison, je voyais s’abattre la hache d’un voisin sur une bûche avant d’entendre le bruit de la cognée ; je comprenais la formation des arc-en-ciel ; on m’expliquait les effets de la rémanence rétinienne grâce au stroboscope ainsi que les lois de la propagation de la lumière dans les miroirs. »
Elle eut lieu lors d’une réunion particulière. Une dizaine de membres du Cénacle (regroupement de professionnels en enseignement des sciences et des technologies), dirigé par André Blondin, étaient venus de Montréal rencontrer M. Desbiens chez lui, à Saint-Augustin, au Campus Notre-Dame-de-Foy, un collège qu’il dirigea longtemps. Le thème du jour était à la fois prometteur et ardu : baliser le système des valeurs associées aux sciences et en préciser le sens. Mais que veut-on dire quand on parle de valeurs? M. Desbiens rappelle le caractère essentiellement pluriel de cette notion. En fait, il préfère parler des « profits » ou des « bienfaits » de l’enseignement des sciences : le goût de la clarté, la nécessité du mot juste, la distinction des concepts et la vigilance dans leur maniement. « L’enseignement des sciences, dit-il, doit conduire à une forme d’humilité. » À propos du couple science-culture, il déplore le fait que les programmes d’études contribuent à creuser le fossé entre les deux en imposant des choix, alors qu’ils devraient au contraire « forcer le contact entre les deux univers ». En effet, « il ne faut pas avoir peur d’imposer une direction », à l’heure où « la menace, c’est la confusion babélique ». Bien sûr, quoi qu’on fasse, nos valeurs nous portent, et sont transmises à notre insu, puisque l’enseignement est d’abord un rapport de personne à personne. « Les élèves ne nous écoutent pas, ils nous regardent aller », note un participant. Malheureusement, l’enseignement ne se donne plus pour mission de transmettre, au moyen des humanités, « les valeurs et les certitudes touchant ce que c’est que d’être un Homme », affirme Jean-Paul Desbiens. Nous les avons sacrifiées « au nom d’un souci du brassage des classes », et concrètement pour amener les jeunes Québécois plus tôt à l’université. Un nivellement vers le bas que déplore notre hôte.
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| Les sciences sont actuellement enseignées sous le signe de la certitude, alors qu’au contraire, pour certains, dont André Blondin, il faut montrer aux enfants que « la science qu’on leur enseigne n’est pas le bout de la ligne. On ne sait toujours pas si la matière est continue ou discontinue.» D’autres, cependant, remarquent que les élèves acceptent difficilement pareil propos, qui ne cadre pas avec l’image qu’ils se font de la science. |
Il était inévitable que cela nous ramène à la question de la formation des maîtres, qui fait l’objet d’un débat féroce depuis la réforme du baccalauréat en enseignement. En clair, il n’y aura plus de physiciens, de chimistes et de biologistes au secondaire, mais des spécialistes de l’enseignement des sciences munis d’une formation incomplète en ces matières. Les gens qui, autour de la table, sont en contact fréquent avec ces derniers observent que très peu de futurs professeurs arrivent à structurer leurs connaissances en un ensemble cohérent, alors que cela leur permettrait de se placer plus facilement au niveau de l’élève. Il n’est donc pas étonnant que, de leur propre aveu, ils manquent de confiance en leurs capacités. Cette façon de concevoir la formation des maîtres découlerait d’une incompréhension de la nature même de l’éducation, assimilée à une science alors qu’elle est une pratique. Dans cet esprit, nous avons confié la formation des maîtres aux facultés des sciences de l’éducation et éliminé ces lieux de formation professionnelle qu’étaient les écoles normales. Une décision qui s’est révélée, pour Jean-Paul Desbiens, « une erreur fondamentale ».
Revenu chez moi, j’exhume la proposition de Jean-Paul Desbiens pour l’école du 21ème siècle. L’essentiel tenait en quelques lignes, et en particulier dans celles-ci : « La pratique pédagogique serait entièrement gouvernée par le principe suivant : savoir ce qu’on lit et ce que l’on dit. Une école où la question la plus fréquente et pour ainsi dire la seule serait : qu’est-ce que vous voulez dire? » Une école de la lucidité, donc, de la clarification, de la compréhension. Cela passe d’abord par une bonne connaissance de la langue, par l’habitude de décortiquer les mots, ceux qui nomment la science aussi bien que ceux qui disent l’histoire, expriment les sentiments, créent les idées nouvelles. Les têtes bien faites ont en effet les idées claires, et les mots pour les dire leur arrivent aisément au terme d’un apprentissage rigoureux. C’est une école où l’on apprend à assimiler les connaissances beaucoup plus qu’à les multiplier, et à se forger au passage une vision cohérente du monde. C’est ainsi que l’éducation concourt à la formation d’un individu autonome, capable de formuler ses propres opinions et d’agir en citoyen éclairé. À la manière de ce grand homme derrière le personnage du frère Untel.
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