Pluie de science
Numéro 31, Printemps 2008

Décliner la science
Le projet IGLO : une révolution dans un centre de science près de chez vous ?

Mots-clés : ASTC, science, société

De son bureau à Washington, Walter Staveloz peut voir la Maison Blanche à moins de 200 mètres. Il y a trois ans, l’Association of Science-Technology Centers (ASTC) débauchait ce Belge qui travaillait jusqu’alors au pendant européen du réseau. Plus ancienne organisation de centres de science, l’ASTC est également la seule qui, en raison de la composition de son conseil d’administration, soit internationale. Sur le terrain toutefois, 80 % de ses membres sont américains.

En installant Staveloz dans ce bureau, celui de Directeur des relations internationales, l’ASTC lui passait une commande : générer de nouvelles coopérations internationales. La première initiative de Staveloz s’appelle IGLO. Ce projet qu’il a créé réunit autour d’un thème, le réchauffement climatique, les cinq réseaux régionaux de centres de science dans le monde. Une grande première qui souligne, du même coup, l’Année polaire internationale.

La réflexion qu’IGLO suscitera pourrait transformer la philosophie des centres de science sur leur rôle, leur engagement social, les partenariats nécessaires et l’impact souhaité sur le public. En présentant les résultats préliminaires du projet IGLO, le 5e Congrès mondial des centres de science, en juin prochain à Toronto, posera ces questions.

Pourquoi l’ASTC n’a-t-elle pas joint les efforts de groupes déjà existants pour célébrer l’année polaire internationale, au lieu de monter son propre projet ?

On a proposé à beaucoup de gens de s’associer ! Il y a des gens qui nous ont ignoré comme le groupe WWF (World Wild foundation), d’autres nous ont répondu. Vu notre rôle unique, nous pouvons fort bien contribuer avec d’autres à l’ensemble de l’effort. Nous avons des lieux dédiés à la science ouverts tous les jours de l’année, la capacité d’éduquer les gens à la science, d’expliquer les phénomènes de façon pratique par des expériences. Et nous travaillons de façon internationale. Peu de communicateurs bénéficient de tels avantages.

Mon objectif à long terme est que les réseaux internationaux de centres de science deviennent des partenaires à part entière des grandes conférences internationales sur l’environnement, par exemple en diffusant des produits d’éducation à travers nos musées pour expliquer des phénomènes scientifiques traités à l’occasion de ces sommets.

Il est extrêmement important qu’en tant que centres de science, nous ouvrions les yeux en dehors de notre propre pratique. Par exemple, il n’y aura pas de solution au problème des changements climatiques si on ne parle pas en même temps de développement. On évoque les pingouins et les ours polaires, mais on parle peu des populations, en Afrique par exemple, qui sont vraiment menacées et qui ont en même temps des objectifs de développement absolument légitimes. Je veux absolument introduire cette dimension dans notre discussion au cours des années qui viennent et trouver comment s’associer avec des ONG qui travaillent dans ces régions-là.

Vous n’avez pas du tout l’esprit de clocher…

Je suis Européen. En Europe, nous avons développé cette idée de « science et société » bien avant tous les autres. La tentation consiste à toujours se situer dans un continuum entre deux mots : Éducation et Entertainment [divertissement], mais il y a deux autres « E » à ajouter : Éthique et Engagement.

Une foule de sujets, comme les OGM, posent par exemple une série de problèmes éthiques. Dans les centres de science, ne sommes-nous pas obligés de réfléchir à la façon dont nous allons présenter ces débats sur les frontières de la science ? Et au sujet de l’engagement, allons-nous simplement dire aux gens : « Voilà les dernières découvertes : faites-vous une opinion… » ? Il faut envisager la possibilité de faire autre chose que d’exposer les phénomènes.

Quel serait le nouveau rôle des centres de science par rapport aux organismes qui ont des vocations plus politisées ?

Beaucoup gens que je respecte énormément dans notre milieu pensent que notre rôle est d’exposer les phénomènes scientifiques. Je crois que l’avenir montrera que notre rôle doit évoluer. On ne doit pas seulement apprendre aux gens ce que sont les phénomènes et comment ils s’expliquent. Il faut qu’ils apprennent à identifier la science dans leur environnement et qu’ils comprennent que beaucoup de sujets scientifiques sont à la base de décisions importantes.

L’avantage des centres de science est qu’on n’entre pas dans un centre comme dans un zoo. J’aime les zoos. Mais on peut très bien passer la journée dans un parc zoologique sans entreprendre une démarche scientifique. J’ai toujours considéré que les gens, à leur sortie d’un centre, deviennent des scientific opinion leaders – des formateurs d’opinion scientifique. Il s’agit d’une notion que j’ai empruntée à Jorge Wagensberg, le directeur de la CosmoCaixa (http://www.spst.org/pluiedescience/1204/1204_02.html), un centre de science à Barcelone.

La visite d’un centre de science ne commence pas lorsqu’on franchit la porte et ne se termine pas quand on sort. Les gens doivent se sentir investis d’une sorte de responsabilité pour discuter dans leur milieu de ce qu’ils ont appris et de voir comment, localement, il y a possibilité de mettre en œuvre des solutions. Cela ne peut se faire que s’ils se rendent compte que ce qu’ils voient et vivent dans un centre de science est pertinent par rapport à la vie quotidienne. On peut leur faciliter la tâche pour se former une opinion. À terme, allons-nous devenir un groupe de pression comme le WWF ? Non. Mais allons-nous aider des gens à s’engager dans le WWF ? Oui, je le pense.

Avec l’expérience que vous vivez à travers IGLO, modifieriez-vous le fameux slogan « pensez localement, agissez globalement » pour le moderniser ?

Pour la première fois, à la Conférence mondiale des centres de science, nous ferons une déclaration. Ce sera la Déclaration de Toronto. Je pense qu’il faut que notre secteur commence à réfléchir un peu plus sur son rôle dans la société. Il faut s’arrêter de faire du nombrilisme et de dire combien nous sommes efficaces. Y a-t-il des visions différentes sur la façon dont les centres de science doivent s’emparer d’un sujet ? S’ils le font, jusqu’où vont-ils dans la mobilisation et l’engagement de leur public ? J’espère que ce j’entreprends avec IGLO contribuera à la réflexion et à la rédaction de cette déclaration.

Le projet IGLO (International Action on Global Warming) unit les centres de science du monde entier autour du thème du réchauffement de la planète, à l’occasion de l’Année polaire internationale. Le projet offre une trousse gratuite et téléchargeable validée par des scientifiques. Des événements locaux et internationaux ont été créés, parfois sur le mode de la communication scientifique « extrême », qui comporte des dimensions émotionnelle, personnelle et médiatique importantes. Ainsi, IGLO nous propose entre autres de prendre part à des séances du jeu DECIDE (http://www.spst.org/pluiedescience/0607/0607_04.html). On peut aussi envoyer des photos de nos lieux préférés à deux époques différentes, qui seront intégrées dans une étude sur l’impact du réchauffement ou dans un collage artistique. Ou encore, suivre l’expérience d’Albedo qui fait passer un satellite de la NASA au-dessus de 20 centres sur la planète pour mesurer la réflexivité des 20 énormes carrés blancs bricolés à l’extérieur…


Isabelle Roberge

Collaboration spéciale


Pour en savoir plus sur le projet IGLO : http://www.astc.org/iglo/ (en anglais)

 

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