Photo : Sigurdas, Wikimedia Commons

Mots-clés : flamenco, ethnomusicologie

D’abord, il y a le rythme : les mains frappent, les pieds tapent. Puis, des doigts courent sur les cordes de la guitare, et la musique naît. Cet air envoûtant invite la danseuse à s’exécuter avec des gestes sensuels, rythmés par un solide martèlement des pieds. Enfin, une voix s’élève... À la croisée des chants gitans et des accords andalous : le flamenco. Un chanteur, une danseuse et un guitariste marient l’improvisation aux règles de mise en forme strictes. Une magie qui intéresse même les scientifiques!

Dans les règles de l’art

La première des règles est le respect du compas, la structure rythmique du flamenco. Il s’agit d’un critère d’évaluation crucial pour reconnaître un bon interprète. « C’est la base. L’interprète peut se tromper, mais il doit le faire à l’intérieur du compas, explique Isabelle Goulet, anthropologue et danseuse flamenca.

Cette mesure permet aux trois interprètes d’être synchronisés et de connaître la durée d’un chant, mais aussi ses accentuations. C’est elle qui va leur fournir le cadre pour improviser. Ce cadre, flexible, varie suivant les palos (styles des pièces) : alegria, soléa, etc. La mesure la plus courante compte 12 temps, le cycle de l’alegria (la joie). « Le compas, c’est le lien qui unit les trois interprètes de flamenco », résume madame Goulet.

Une conversation à trois

Mariant le chant, la musique et la danse, la rencontre du trio naît souvent dans l’anonymat du studio avant d’être portée sur la scène. Chaque interprète possède un ordre d’entrée en scène et doit attendre qu’on lui donne une place avant d’exprimer son art.

« Lorsqu’on parle d’improvisation au flamenco, le niveau zéro se retrouve dans le spectacle chorégraphié du ballet, l’autre extrême se rencontre au sein de fêtes improvisées », explique Francis Leclerc, guitariste, conférencier(1) et auteur d’un mémoire sur la communauté flamenca de Montréal(2) .

Art de l’oralité, le flamenco demande à l’interprète un travail faisant appel à sa mémoire. Il puise alors dans sa connaissance du répertoire les différents éléments de la conversation musicale : letras (couplets de chant), éléments chorégraphiques pour le danseur et falsetas (courtes compositions musicales) à la guitare. « C’est un peu comme un chef cuisinier. Il possède divers ingrédients, et le talent vient de sa manière unique de les arranger », explique l’ethnomusicologue.

La syntaxe de la joie

Le langage du flamenco comprend des parties principales : entrada (entrée) de la guitare, letra (couplets) du chanteur, escobilla (petit balai) de la danseuse. Pour « lier la sauce », on va également retrouver des parties charnières : le remate (fin d’une section), la llamada (l’appel), et les transitions.

L’entrada, c’est la section du guitariste. Cette première partie de la pièce flamenca comporte deux ou trois falsetas qui s’enchaînent par un remate, une courte pièce musicale signalant la fin de la partie du guitariste. « Le remate est le signal de fin. C’est un signe fort qui annonce au chanteur et à la danseuse que leur tour arrive », précise Francis Leclerc. Et, pour compliquer les choses, il arrive souvent qu’une pièce de transition à la guitare fasse également le pont avec la seconde partie, la letra.

Sous la direction du chant

Puis, el cante (le chant) flamenco s’élève. Cette seconde partie que l’on nomme letra (paroles) appartient au chanteur. Elle comporte entre trois et quatre couplets librement choisis, dont le premier est composé de vocalises. Les autres couplets ajouteront graduellement de l’amplitude grâce à l’intensité de la voix et de l’émotion.

La joie d’une naissance, la solitude, ou encore, les émois amoureux, les styles des pièces se déclinent du plus joyeux au plus triste : alegria, buleria, fandango, saeta, soleà, etc. « La soléa incarne la tristesse et la mélancolie. C’est l’homme, seul, face à son destin qui réfléchit à son sort et se lamente. Cela demande une intensité plus importante », explique la chanteuse flamenca Julie Trudel.

Le chanteur est d’ailleurs le véritable maître de la pièce. Son chant insufflera une énergie et une émotion aux falsetas du guitariste et à la chorégraphie de la danseuse. Cette dernière illustrera l’émotion insufflée par le chant de tout son corps.

 

Photo : Ivan Peplov, Wikimedia Commons

Le corps musicien

La llamada précède (dans la soléa) le premier couplet de chant et est exécutée par la danseuse. Cet « appel au chant » est très technique et dure de trois à quatre compas. Mais la véritable partie de danse succédera à la letra. Cette troisième partie de la pièce flamenca, appelée escobilla, ou « petit balai », offre à voir longuement la virtuosité de la danseuse. Elle dure la moitié de la pièce flamenca. Composée de jeux de pieds (zapateado), de rythmiques construites et d’accélérations, cette interprétation plutôt « percussive » s’accompagnera de falsetas. « C’est la partie festive. Elle illustre la victoire sur la solitude », explique Isabelle Goulet.

L’exécution s’achèvera par un dernier appel au chant (llamada) pour réunir les trois interprètes dans un remate final. Le silence paraît alors peuplé d’accords, de lamentations et de percussions, comme s’il flottait, encore, dans l’air, l’esprit du flamenco…

Isabelle Burgun, collaboration spéciale

1. Voir la conférence musicale flamenca

2. LECLERC, Francis, 2006 : Étude ethnographique du flamenco à Montréal, apprentissage et justifications d’une pratique, mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 135 p.

 

 

 

 

Numéro 41 | Printemps 2010

Sommaire

À la sauvegarde du patrimoine folklorique musical

Profession : musicologue

Flamenco vivo!

Première partie

Troisième partie

 

Promenades suggérées

Étude des différents palos et compas
du flamenco

Une introduction à la musique flamenco
(en anglais)

How musicological and ethnomusicological
is Spanish Flamenco?
(en anglais)

Flamenco world (en anglais)

Pour s’initier au flamenco ou pour
assister aux spectacles :

Sur le flamenco à Montréal

Académie Flamenca

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