« Comme il est triste de voir que tant de gens pensent que la science et la religion sont mutuellement exclusives. La première a mis à profit notre technologie moderne pour découvrir énormément de choses sur la formation et le développement des formes de vie sur terre et dans le reste du système solaire. […] Hélas, toutes ces découvertes exaltantes nous ont poussé à croire que les merveilles de la nature et de l’Univers […] pourront, au bout du compte, être comprises par la logique et les facultés de raisonnement de notre esprit. »

Jane Goodall, Le cri de l’espoir


Que répondent les scientifiques à cette réflexion de la célèbre primatologue? Si science et spiritualité se sont farouchement opposées pendant de nombreux siècles, peuvent-elles aujourd’hui cohabiter chez un même individu, en l’occurrence le scientifique? Comment les scientifiques voient-ils ou vivent-ils la spiritualité? Bienvenue dans la grande valse de l’esprit…

Science et religion sous le même toit

Pour Jane Goodall, il n’y a pas de doute : l’adhésion à des croyances religieuses n’affecte en rien la crédibilité de celui ou de celle qui pratique la science. Dans Le cri de l’espoir, ouvrage autobiographique, la grande protectrice des chimpanzés parle ouvertement de sa foi en Dieu et de ses croyances religieuses. Toutefois, une telle ardeur à défendre la foi religieuse trouve rarement écho dans la communauté scientifique.

Les chercheurs sont plutôt discrets sur leur vie spirituelle ou leurs croyances personnelles; en revanche, la majorité d’entre eux reconnaît que le duel science et religion est chose du passé.

Cette opinion est partagée par le physicien Louis Taillefer, de l’Université de Sherbrooke. « L’être humain n’est pas réductible à ses composantes biologiques. On peut être un scientifique rigoureux et entretenir des croyances religieuses sans que celles-ci nuisent à la valeur du travail de recherche. »

Ce chercheur, reconnu mondialement pour ses travaux sur la supraconductivité, insiste : devant les phénomènes ou les situations apparemment insaisissables, la nature même de la science appelle à l’humilité. « La mission du chercheur est de garder l’esprit ouvert, y compris devant les questions liées à une démarche spirituelle, fait valoir Louis Taillefer. Qu’est-ce que la science, fondamentalement? C’est une méthode pour comprendre le monde qui nous entoure. Rien ne dit toutefois que cette méthode doit être confinée au monde matériel tel qu’il est délimité actuellement... »

Croire ou savoir?

Aussi loin que porte la mémoire de l’Homme, les civilisations ont façonné des récits mythiques visant à expliquer leurs origines, ont vénéré des dieux divers et cru en une force supérieure qui sous-tend l’univers. « Des scientifiques disent que ceux qui “croient” ne savent pas de quoi ils parlent, indique Louis Taillefer. Rejeter l’existence de quelque chose parce qu’on ne peut pas l’observer ne relève pas davantage de la méthode scientifique. L’humain pense depuis toujours qu’il y a “autre chose”. L’Homme est l’instrument de mesure le plus sensible et le plus sophistiqué qui soit; ne le dénigrons pas. Personnellement, je donne à l’Homme le bénéfice du doute. »

Cyrille Barrette, biologiste spécialiste du comportement animal et de l’évolution à l’Université Laval, met lui aussi en garde contre les discours arrêtés sur la religion, surtout lorsqu’ils proviennent de la bouche des scientifiques. « À mes yeux, les scientifiques qui se disent athées parce que la science ne peut prouver l’existence de Dieu optent pour une position qui repose sur un non-sens. Ils mélangent croire et savoir. La seule position acceptable pour la science, c’est l’agnosticisme : une attitude forte, lucide et honnête. »

Des incroyants religieux

Dans son dernier film, Ceci n’est pas Einstein, la réalisatrice Catherine Fol nous convie à une réflexion aussi profonde que poétique sur ce que la science sait du monde et des origines de l’Homme. Dépeignant la faculté d’étonnement d’Albert Einstein devant la beauté et la complexité de la nature, le film est parsemé de quelques-unes des plus belles citations du savant, extirpées de ses notes manuscrites. « Je suis un incroyant profondément religieux, dit Einstein. C’est, d’une certaine manière, une nouvelle forme de religion. »

Catherine Fol croit qu’Einstein n’emploierait pas les mêmes mots aujourd’hui. « Il parlait beaucoup de religion, mais à cette époque, c’était le mot qu’on utilisait pour exprimer ce qui avait trait autant à la religion qu’à la spiritualité. Lorsque Einstein évoquait Dieu, il se référait au Dieu de Spinoza, c’est-à-dire à la nature. Il ne croyait pas en un dieu, au sens religieux du terme, mais en un principe créateur de la nature. »

 

Qu’est-ce qui distingue la religion
de la spiritualité?

Une visite du côté du Petit Robert n’est pas sans intérêt. Le dictionnaire révèle notamment que la religion est la « reconnaissance par l’être humain d’un pouvoir ou d’un principe supérieur de qui dépend sa destinée et à qui obéissance et respect sont dus. »

La spiritualité relève aussi « de l’ordre de l’esprit ». Elle est un concept « propre ou relatif à l’âme » qui n’appartient pas « à la mesure sensible, au monde physique ». Dans le concept de spiritualité, toutefois, on ne fait mention ni de dépendance, ni d’obéissance à un principe supérieur. Cette distinction n’est peut-être pas étrangère au fait que la spiritualité semble séduire davantage les scientifiques que la religion.

 

Source de sens

Fraîchement retraité de l’Université de Sherbrooke où il a enseigné pendant trente ans, le biologiste Pierre Matton, a développé sa propre vision de la spiritualité, une vision qui donne un sens à la présence de l’Homme sur terre.

Ce spécialiste de la physiologie animale et détenteur d’une maîtrise en philosophie, partage le fruit de son analyse avec l’auteur et théologien Jacques Robert, dans un ouvrage lancé en janvier dernier, Du Big bang au Village planétaire. « L’univers est bâti telle une pyramide de complexités, allant du plus simple au plus complexe. La lecture scientifique que nous faisons de l’histoire des civilisations nous enseigne qu’il en va de même pour l’humanité », affirme M. Matton.

Dans la perspective biologique, de petites entités – des molécules, des cellules – se forment. Petit à petit, elles grossissent pour fabriquer des entités plus grandes et des organismes plus ou moins complets. Les entités formées ont toujours deux destinées : entrer en compétition pour dominer les ressources ou s’associer pour former d’autres entités aux caractéristiques diverses.

« La communication et la transmission des connaissances, tant chez les primates que chez l’humain, se développent en structures allant elles aussi du plus petit au plus gros : famille – clan – village – grands empires, explique Pierre Matton. L’homme des cavernes l’a montré : pour survivre, il doit communiquer et socialiser avec les autres. Tous les développements, les progrès qu’a connus l’Homme sont venus de la coopération. Les deux grandes guerres, formes ultimes de prédation humaine, ont fourni de graves leçons qui ont notamment mené à la création de l’Organisation des Nations Unies. La science m’apprend qu’à l’image de l’évolution biologique, le sens de notre vie et de notre présence sur terre tient dans la coopération. »

Cyrille Barrette trouve lui aussi dans la science une source de spiritualité. « À force de réfléchir sur la nature de l’humain en termes biologiques, ma perception de ce qu’on appelle l’âme change. La biologie me montre que la naissance de chaque personne était pratiquement impossible. Nos chances de venir au monde sont en effet presque nulles : pensez-y, un spermatozoïde parmi des milliards rencontre un ovule unique! La plupart des humains qui auraient pu exister n’existeront jamais. La valeur de la vie humaine est immense et je crois que chaque être humain a droit au plus profond respect. »

Un sentiment de recueillement

La passion que nourrissent les scientifiques pour les phénomènes qu’ils étudient pourrait-elle être la source d’une émotion semblable à celle du sentiment religieux? « On a les deux mains dans le coffre aux trésors des mystères du monde, confie Cyrille Barrette. Le sentiment d’émerveillement qui m’habite parfois devant la nature dévoilée par la science se rapproche peut-être de l’émotion religieuse que d’autres vivent. La pratique de la science se rapproche peut-être de l’expérience mystique, mais attention : pour la science, il y a beaucoup de mystères dans la nature, mais jamais de miracles! »
 

Pour sa part, le physicien Louis Taillefer ne croit pas avoir cumulé l’expérience scientifique et la sagesse qui ouvrent la porte à de telles émotions. « Georges Charpak, récipiendaire du prix Nobel de physique, évoque souvent le sentiment de sacré qui émerge de notre travail. Les plus grands, ceux qui réfléchissent profondément sur la science, en viennent à admettre que la vie n’est pas le seul fruit du hasard. Personnellement, je n’ai pas réfléchi suffisamment pour m’avancer sur ce chemin. Par contre, j’éprouve un sentiment de sacré quand je regarde grandir mes enfants. Je pense que l’éducation qu’on leur dispense est propre à révéler la dimension spirituelle de l’Homme. »

Observatrice assidue de la scène scientifique, Catherine Fol pense quant à elle que la spiritualité pourrait bien être une composante intrinsèque de la personnalité des scientifiques. « Par définition, les chercheurs sont des bûcheurs. Ce sont des passionnés, des gens qui font preuve d’une rigueur impressionnante et d’une formidable volonté. Leur travail permet à la société et au monde entier d’évoluer, de se comprendre. De plus, ce sont généralement des gens très cultivés qui s’intéressent aux arts, à l’histoire, à la politique, au devenir de la société. Sans en avoir conscience, les scientifiques poursuivent, peut-être tous, à leur manière, une quête de spiritualité. »


Sophie Payeur

Collaboration spéciale




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