| Pluie de science L’Homo faber, l’homme « fabricant », est fier de ses réalisations qui semblent avoir commencé par un coup très fort porté au moyen d’une pierre sur une autre. Voyez désormais comme il découvre et invente, modelant ainsi le monde… C’est en cela, précisément, qu’il est Homme. Il s’empresse d’ailleurs d’ajouter qu’il est le seul dépositaire de cette qualité, la raison, et il affirme qu’elle est à l’origine de sa plus grande invention : la méthode scientifique. Apparaît alors une ambiguïté quand, remontant le fil de ses grandes découvertes, notre Homme remarque un phénomène étrange. Ce moment, où lui vient l’inspiration, lorsque son esprit s’élève à un niveau de compréhension supérieur pour trancher d’un seul coup le nœud du problème, correspond très souvent à une mise entre parenthèses du raisonnement et du raisonnable. L’inspiration de l’échec Au début du siècle dernier, le grand mathématicien français Henri Poincaré (1854-1912), avait témoigné de ces « illuminations soudaines qui n’apparaissent pas s’il n’y a pas eu, au préalable, quelques jours d’un effort volontaire qui est apparu complètement infructueux ». Il avait, en quelque sorte, mis en évidence le rôle positif de l’échec : ces efforts en apparence stériles ayant mis en branle une « machine inconsciente », qui, sans eux, « ne se serait pas mise en mouvement et n’aurait rien produit ». Dans le même esprit, le romancier et historien des sciences, Arthur Kœstler, a proposé, au début des années soixante, une théorie qui tente de décrire l’acte de création lui-même. Comme Poincaré, Kœstler croit que l’inspiration arrive quand la rationalité est suspendue et que les comportements routiniers sont supprimés. Il définit ce processus comme une réaction, une réponse à un stimulus ou à un problème particulier. L’auteur distingue trois types d’inspiration : il y a la réaction humoristique (ha! ha!), la réaction associée aux expériences de nature mystique, religieuse ou artistique (ahhh…) et la réaction propre à la découverte scientifique (Ah, ha!). Dans chacun des cas, le résultat est le produit d’une fusion d’enchaînements d’idées non reliées entre elles, de rapprochements aussi incongrus que « la rencontre fortuite, sur une table de dissection, d’une machine à coudre et d’un parapluie » (Lautréamont, Les Chants de Maldoror). Au comportement créatif correspondrait donc un état particulier de conscience. Selon le physicien et romancier Alan Lightman, que le travail soit de nature artistique ou scientifique, nous perdons, dans de tels moments, toute notion du temps, de notre corps et de ce qui nous entoure, dans une indifférence totale des conséquences du travail en cours. « J’oublie qui je suis et où je suis. Je me dissous dans un monde imaginaire. Je deviens pur esprit », écrit-il dans son essai The Act of Creation, décrivant cette sensation comme « l’une des plus profondes et des plus belles expériences humaines ». Augmenter la créativité Quant à reproduire cette inspiration à volonté, cela semble exclu. Pourtant, cela n’empêche pas la croyance selon laquelle il serait possible de stimuler, voire d’augmenter la « créativité ». Les diverses méthodes disponibles sont des tentatives contradictoires de rationaliser, de systématiser ce que l’on observe chez les individus dits créatifs cette « échappée du rationnel ». Michael Michalko, un « expert en créativité », a ainsi pu identifier huit stratégies utilisées par de grands génies reconnus par l’histoire : examiner le problème sous divers angles, visualiser, produire en abondance, faire de nouvelles combinaisons, définir des relations, réconcilier les contraires, utiliser les métaphores, se préparer au hasard… Art et science, même combat Par ailleurs, comme la créativité s’observe dans tous les aspects de la vie, dans tous les métiers, et qu’on l’associe spontanément aux arts, de nombreuses réflexions sont consacrées aux rapports féconds entre les artistes et les scientifiques. Les contacts se multiplient d’ailleurs entre ces deux univers, et l’on rencontre même des gens qui décident de ne pas choisir, à l’exemple de Jean-Pierre Luminet (www.spst.org/pluiedescience/1205/1205_01.html), astrophysicien à l’Observatoire de Meudon, en France, mais également poète, peintre, musicien et cinéaste. Le Massachusetts Institute of Technology (MIT) propose des cours d’arts visuels aux étudiants en sciences. Il s’intéresse en particulier à la créativité dans le champ du génie. Sur son site Internet, l’École Polytechnique de Montréal donne quelques exemples de cours proposés dans certaines facultés américaines. Le principe de base est que les étudiants qui ne développent pas leur créativité auront tendance à adopter des solutions convenues plutôt que d’en inventer de nouvelles. C’est pourquoi, à l’Université Kettering, au Michigan, les étudiants s’initient à des techniques comme celles du jeu de rôle. En Indiana, l’Université Purdue s’efforce de faire découvrir à ses étudiants en génie leur potentiel créateur à travers différentes activités de visualisation, de dessin et de poésie. Ils doivent même, avant la fin du trimestre, résoudre en rêve un problème d’ingénierie… Comme le disait Max Perutz, prix Nobel de chimie en 1962, « La créativité en science, comme en art, ne peut être organisée. Elle émerge spontanément du talent individuel. » Mais il ajoutait que si « l’organisation hiérarchique, d’inflexibles règles bureaucratiques et des montagnes d’inutile paperasserie peuvent la tuer, des laboratoires bien gérés peuvent la favoriser ». Un filon prolifique C’est au carrefour du génie et du monde des affaires que la créativité soulève le plus d’enthousiasme. De nombreux consultants prétendent améliorer la performance des chefs d’entreprise, mais aussi celle des chercheurs. « Dans un contexte commercial d’affaires, la créativité est, pour chaque individu, fonction de trois composantes : l’expertise, des talents de pensée créative, et la motivation. Les managers peuvent influencer la créativité de leurs employés en travaillant sur les pratiques et les conditions de l’environnement de travail. » (École Polytechnique) Depuis le brainstorming, nombreuses sont les techniques destinées à faire émerger les bonnes idées d’un groupe. Mais ce n’est là que l’un des aspects de la culture de la créativité que l’on tente d’inculquer aux différentes catégories de personnel dans les entreprises. On croit aujourd’hui à l’importance primordiale de l’environnement de travail, que l’on s’efforce d’enrichir par différents moyens. Jozée Lapierre, professeure au département de mathématiques et de génie industriel et titulaire de la Chaire JVR Cyr en entrepreneurship technologique à l’École Polytechnique de Montréal, a étudié la façon dont la créativité est recherchée dans les entreprises de haute technologie. Avec son étudiant Vincent-Pierre Giroux, elle a ainsi pu définir un modèle d’environnement de travail créatif, dont les dimensions sont l’atmosphère de travail, la collaboration verticale, l’autonomie, le respect, l’intégration par chacun des orientations à long terme de la firme, de même que la collaboration entre les différentes équipes. Une phase importante : la conception Mais l’environnement n’est pas tout : on s’efforce également de concevoir des outils d’aide à la conception. Il faut savoir que, d’une part, 80 % du coût total d’un produit est attribuable à des décisions prises pendant la phase de conception, et que, d’autre part, quand un produit est rappelé, la cause réside la plupart du temps dans une conception déficiente. Voilà ce qui a motivé Yong Zeng, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en science de la conception à l’Université Concordia, à élaborer des outils informatiques pour soutenir la conception. Ces outils, qu’il s’agisse de design architectural ou de conception assistée dans les domaines de l’automobile ou de l’appareillage médical, reposent sur ce que le professeur Zeng appelle une logique de la conception (design logic), avec laquelle il tente de cerner la nature fondamentale du processus de création. Le psychologue informaticien (et prix Nobel d’économie 1978) Herbert A. Simon croyait que le processus de création pouvait être expliqué. Si l’on a cru, au cours des années soixante-dix, que l’hémisphère droit du cerveau était seul impliqué dans les processus créatifs, les techniques modernes d’imagerie nous montrent que les deux hémisphères sont engagés simultanément dans ces processus. La créativité serait caractérisée par la capacité d’utiliser différents modes de pensée — tirant parti de la logique, faisant appel à la fois à l’inconscient et aux connaissances, s’appuyant sur l’imagination et l’intuition, établissant des relations entre les idées et les choses, l’abstrait et le concret. Quant à Albert Einstein, il disait que le don de fantaisie avait eu plus d’importance pour lui que son talent à absorber des connaissances positives, que « l’imagination est plus importante que la connaissance », que « l’esprit intuitif est un don sacré et l’esprit rationnel son serviteur fidèle ». Et il concluait : « Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don ». La créativité serait une sorte de faculté présente en chacun de nous et il serait possible de la révéler, de la renforcer comme un muscle, au moyen d’exercices appropriés. D’où l’intérêt manifesté ici et là dans le monde de l’enseignement pour cet Eldorado de l’apprentissage. L’Université du Québec à Chicoutimi propose, dans son programme de pédagogie, le cours « Créativité : processus et applications », qui permet de « faire l’expérience des processus et des stratégies utiles au développement du potentiel créatif chez les enfants ». On comprend l’intérêt de cette approche dans le contexte de la présente réforme de l’enseignement, qui identifie précisément, parmi les compétences intellectuelles à acquérir, la capacité d’exploiter sa créativité.
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