Mots-clés : culture scientifique, science, Afrique, Institut de recherche et de développement


« Le télescope spatial Hubble vient de nous en apprendre un peu plus sur l’enfance de l’Univers. Passons maintenant aux prévisions de la météo… » On ne se sent pas nécessairement plus savant après le flash des nouvelles, mais, régulièrement, quelqu’un nous rappelle que nous vivons sur la « Planète Progrès ». Des batteries de scientifiques s’acharnent à comprendre le pourquoi et le comment de la Vie : c’est plutôt rassurant.

Mais la chose ne va pas de soi pour la majorité de l’humanité. Dans plusieurs pays en voie de développement, notamment, les préoccupations sont autres. Pourtant, l’importance de connaître les avancées de la science prend tout son sens dans un contexte où culture scientifique rime avec développement et capacité à assurer son bien-être quotidien.

L’anthropologue Séverine Dessajan et la sociologue Elsa Ramos en savent quelque chose. Mandatées par l’Institut de recherche et développement (IRD, France) dans le cadre d’une vaste étude sur la culture scientifique dans dix pays africains, elles ont épluché une montagne de questionnaires et rencontré des dizaines d’intervenants sur le terrain, l’une au Cameroun, l’autre au Burkina Faso. Leurs résultats donnent un éclairage bien particulier à la notion de « culture scientifique » et mettent admirablement en perspective notre propre rapport à la science.

 
Ouagadougou, Burkina Faso. Photo : Helge Fahrnberger

Devenir citoyen

« Ce qui est frappant quand on interroge les gens sur place, c’est de voir à quel point la science est considérée comme quelque chose qui peut améliorer les conditions de vie et la santé des populations. La culture scientifique y est un espace au service du bien-être », disent-elles.

C’est connu : la connaissance apporte, entre autres, une meilleure capacité de discernement sur le monde qui nous entoure. Une vérité qui s’applique autant dans nos sociétés occidentales que dans les pays en développement. Mais certaines populations sont plus vulnérables.

Elsa Ramos rapporte l’exemple d’une expérience menée au Cameroun par un laboratoire américain, en partenariat avec le ministère local de la santé. Elle visait à tester l’efficacité d’un produit qui protègerait de la transmission du SIDA. Des préservatifs étaient aussi distribués. Or, cette expérience, d’ailleurs dénoncée de manière virulente par les ONG et les médias, était à risque pour les testeurs. Reprenant les paroles d’un intervenant en culture scientifique rencontré sur place, la sociologue raconte : « Si des personnes étaient infectées, quelles étaient les mesures à mettre sur pied pour les prendre en charge? Ça avait été carrément voilé. Il était même précisé dans le contrat du projet qu’en cas d’infection, elles ne seraient pas prises en charge. » Ce genre de situation illustre bien, et de manière tragique, la dimension éthique primordiale qui va de pair avec la culture scientifique : être informé et prendre des décisions en connaissance de cause.

 
 

« Dénaturaliser » l’environnement

Contrer les vieilles croyances et les rationaliser est aussi au centre du concept de culture scientifique dans les pays africains. Par exemple, certains mythes veulent qu’un enfant qui a attrapé la diarrhée ait été frappé par un sort. La foudre, ou encore la naissance d’un albinos, peuvent être perçues comme de la sorcellerie. D’où l’importance de remettre les choses à leur juste place. « La culture scientifique peut permettre aux populations, souvent défavorisées, de se débarrasser de certaines croyances dépourvues de fondement et pouvant même nuire à leur vie », notent les chercheuses.

Et il y a plus. « La culture scientifique et technique permet de développer la maîtrise des populations sur leur vie. Les intervenants locaux en sont conscients : si on essaye de mettre la culture scientifique à la portée de tous, des accusations intempestives peuvent diminuer. Cette connaissance devient alors un moyen de pacifier les relations sociales, tout en sortant les gens de l’ignorance qui les entoure. »

Un espace d’émancipation face aux pays riches

Un autre volet illustre bien le fossé qui sépare parfois la notion de culture scientifique en Afrique et dans nos sociétés occidentales : le rapport à la science elle-même, dans une perspective sociale et historique. Dans plusieurs pays africains (anciennes colonies), la science est parfois perçue comme une « connaissance occidentale » que les populations ont du mal à s’approprier.

 
« Au Cameroun, par exemple, l’antagonisme avec la France est encore assez fort et la science occidentale est parfois perçue comme un savoir qui a été imposé de l’extérieur, mais qui ne fait pas de sens. Certains intervenants en culture scientifique contestent donc l’application aveugle des résultats scientifiques qui ne tiennent pas compte des caractéristiques culturelles locales. Ils cherchent à développer des approches qui leur sont propres et qui tiennent compte des spécificités culturelles et traditionnelles des publics. L’idée est d’exploiter un " rapport à la science " qui n’est pas imposé de l’extérieur. La culture scientifique devient en ce sens un espace d’émancipation par rapport à la tutelle occidentale que l’on dénonce. »
 
Dans leur rapport, les chercheuses citent d’ailleurs les propos éloquents de cet intervenant camerounais : « Le danger que nous avons dans les pays sous-développés, c’est que nous voulons plutôt plaquer le modèle occidental. Or nous avons connu le fer avant l’arrivée des Blancs, nous avons connu l’architecture… Au Cameroun, nous avons fait un palais royal il y a des siècles! Quand les Blancs sont arrivés, ils nous ont dit " C’est comme ça que vous devez faire. " On a relégué nos valeurs au second plan, et la preuve, nous aurions dû faire comme nous voulions, ça a entraîné la déforestation. »
 
Groupe d’agriculteurs de Tarfila, Burkina Faso

Développer les savoirs et les savoir-faire existants

Un des moyens mis de l’avant pour redonner confiance aux communautés face à la science est la valorisation des savoirs et savoir-faire existants, indépendants des connaissances occidentales.

Ainsi, en 2001, le Burkina Faso organisait une semaine de la culture scientifique. Reprenant les paroles de l’un des intervenants rencontrés, Séverine Dessajan explique : « L’idée de cette manifestation était de montrer aux jeunes que l’on peut, à partir des savoirs africains déjà en place, développer une foule de choses, et qu’on n’a pas nécessairement besoin d’aller voir ailleurs. Si on regarde ce que l’on sait faire déjà, on peut améliorer les choses et aller dans le sens de ce que les autres font. En plus, on ne parachute pas comme ça une technique extérieure localement. Il faut utiliser les savoir-faire locaux pour les enrichir et puis avancer. »

De plus, dans un contexte économique souvent difficile, bien des jeunes Africains sont passés maîtres dans l’art de recycler des objets ou de les réparer, système D oblige. Sans le savoir, ils ont développé une culture scientifique et technique « sur le tas. » Pour les personnes œuvrant sur le terrain, c’est une richesse, mais cette culture doit être professionnalisée pour dépasser le stade du simple bricolage.

Valoriser son propre patrimoine

Dans certains pays d’Afrique, la culture scientifique et technique peut aussi devenir un moyen de se réapproprier les ressources de sa propre culture et de son pays. « Un intervenant burkinabé interviewé pendant l’étude nous a expliqué que la culture scientifique et technique aide à valoriser le patrimoine. Mais pour lui, c’est paradoxalement l’étranger qui vient désigner ces ressources et les mettre en valeur. La première fois que cette idée l’a effleuré, c’était lors de la visite d’un représentant du Muséum d’histoire naturelle à Paris. »

L’anecdote, retranscrite dans leur rapport, est parlante. « Il a vu nos collections et il a dit " c’est un riche patrimoine, mais vous avez mis ça dans des bocaux de récupération, ça ne présente pas bien. Est-ce que vous voudriez qu’on les emmène à Paris pour les mettre en valeur dans des jolies vitrines? " L’autre a répondu non, mais si vous voulez nous aider à rendre ça plus joli, pourquoi ne pas nous aider à financer des bocaux standard? Comme ça, nous aussi on fait des vitrines et les gens viennent voir. On fait ça pour la pédagogie, pour que les élèves sachent quelles espèces ils ont dans leur pays. »

Dans le même ordre d’idées, les chercheuses évoquent des expositions sur les inventeurs et les savants noirs (Africains et Afro-américains), organisées il y a quelques années au Cameroun et au Burkina Faso. L’objectif : redonner aux jeunes leur fierté par l’exemple de leurs pairs.

 
Yaoundé, Cameroun. Photo : Elaine Pearson

Ici comme ailleurs

Au Cameroun comme au Burkina Faso, la culture scientifique est prise en charge par des structures, souvent associatives, qui, à bien des égards, diffèrent peu des organismes de culture scientifique œuvrant dans les pays occidentaux, si ce n’est du point de vue des ressources matérielles dont elles disposent. « Certaines pratiques rappellent beaucoup la manière dont la culture scientifique est transmise en France dans les milieux ruraux », notent les chercheuses.

En Afrique comme en Occident, le mode d’approche utilisé change selon le type de structure (associations, ONG, universités, entreprises…). Mais certaines grandes généralités peuvent être dégagées. Au Cameroun, par exemple, l’accent est mis davantage sur le partage d’expériences que sur la formation pure et simple. Et les scientifiques ne sont pas nécessairement les personnes les plus aptes à le faire.

« Le chercheur n’est pas toujours perçu comme celui qui est le plus à même de vulgariser les résultats de la recherche. Il faut des personnes " relais " qui sont la plupart du temps des leaders d’opinion. Ce sont des gens dont le point de vue est écouté dans la communauté. Parfois, ce sont des anciens partenaires qui ont séjourné un moment en ville et qui sont retournés au village. Le terrain de recrutement de ces personnes-relais se fait aussi dans les populations bénéficiaires, ce qui permet à l’action un ancrage " de l’intérieur " du terrain. »

Quant aux principales thématiques abordées par les organismes africains, elles ne sont pas sans rappeler celles qui préoccupent leurs pendants occidentaux : les rapports de l’homme à l’environnement, les rapports science/technologie/société, les sciences de l’homme appliquées, ou encore les problématiques liées au corps et à la santé.

Elsa Ramos et Séverine Dessajan poursuivent ce vaste portrait de la culture scientifique et technique dans le Sud. La suite des choses les mène au Maroc, où les enjeux et les questions soulevés risquent d’être bien différents qu’en Afrique sub-saharienne. « On peut dire que l’on passe d’une culture scientifique et technique répondant à des problèmes de développement au Cameroun et au Burkina Faso à une problématique relevant davantage d’un projet sociétal, voire de citoyenneté, au Maroc. » Une leçon pour le Québec?


Anne Fleischman




Le rapport complet de l’IRD peut être consulté à l’adresse : www.latitudesciences.ird.fr/pcst/etude.htm



Imprimer cet article

Imprimer tout le magazine

Envoyez cet article à un ami

@
Pour nous écrire : af@spst.org