Pluie de science
Numéro 22, Juin 2006

Dossier thématique sur les mammifères marins
Quelques idées reçues sur les baleines

Josiane Cabana est chef-naturaliste au Centre d’interprétation des mammifères marins, à Tadoussac, un musée géré par le Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM). Durant toute la belle saison, elle répond avec patience aux multiples questions des touristes et se frotte régulièrement à de « fausses vérités » parfois cocasses.

Elle a sélectionné pour Pluie de science quelques idées reçues qui ont la vie dure…


Lorsqu’elles viennent en surface, les baleines crachent toujours un jet d’eau par le trou sur leur tête

Le « trou » sur la tête des baleines s’appelle « les évents ». Les évents sont l’équivalent de nos narines. Les baleines ont besoin de respirer de l’air pour vivre puisque ce sont des mammifères. Nous respirons par notre nez et notre bouche; les baleines respirent par leurs évents.

C’est donc bien de l’air qui sort des évents des baleines, et non de l’eau. Lorsque nous respirons et qu’il fait très froid, la vapeur d’eau contenue dans notre souffle se condense, et l’on peut voir comme un petit nuage sortir de notre bouche. C’est la même chose pour les baleines : l’air qui sort de leurs poumons est chaud tandis que l’air ambiant est froid, ce qui provoque la condensation. En plus, l’air expulsé lors de l’expiration est sous pression. Comme le changement de température, le changement de pression entre les poumons et l’air ambiant provoque la condensation.

Les baleines ont des heures de repas

Parce que l’homme régit sa vie de manière à respecter un certain horaire, nous pensons parfois que les animaux font de même. Quand on se demande à quelle date ou à quelle heure tel ou tel animal s’adonne à une activité particulière, nous faisons ce qu’on appelle de l’anthropomorphisme, c’est-à-dire que nous expliquons un phénomène en utilisant un point de repère humain. Par exemple, l’automne venu, un oiseau ne migre pas nécessairement à une date précise mais bien en fonction de la réduction des heures d’ensoleillement, de la présence de neige et de la baisse de température, des facteurs qui tous limitent sa capacité à trouver de la nourriture. Cela dit, on ne connaît pas exactement les habitudes d’alimentation de toutes les espèces de baleines (habitudes qui pourraient aussi varier d’un individu à l’autre). On sait du moins que les baleines à fanons doivent trouver des concentrations importantes de nourriture pour s’alimenter, et que les marées ainsi que l’heure de la journée influencent les déplacements de leurs proies. Par exemple, une étude du GREMM dans l’estuaire du Saint-Laurent a montré que les rorquals communs se nourrissant probablement de capelans semblaient s’alimenter surtout le jour, au moment de la marée haute.

Les cachalots font fuir les autres espèces de baleines dans le Saint-Laurent

On entend souvent dire que, lorsqu’un cachalot fait un court séjour dans l’estuaire du Saint-Laurent, les autres espèces de baleines disparaissent. Cette affirmation constitue un mythe plutôt qu’une réalité. Il arrive peut-être que le séjour d’un cachalot coïncide avec un creux dans l’abondance des autres espèces de baleines, mais il existe tout autant d’exemples de séjours de cachalots ayant eu lieu alors que l’estuaire foisonnait de baleines. Les cachalots ne constituent pas une menace ou une compétition pour les autres grandes baleines de l’estuaire : ils se nourrissent surtout de calmars, alors que les rorquals filtrent du plancton ou des petits poissons. Les changements soudains dans la distribution et l’abondance des rorquals de l’estuaire reflètent plutôt la disponibilité de leur nourriture. Les nuages de krill et les bancs de poissons se déplacent, se concentrent et se dispersent en fonction des courants, des marées et des vents. Les baleines vont là où elles pensent trouver de la nourriture; c’est l’appel du ventre!

Une baleine est si grosse qu’elle peut renverser un bateau

Si on parle d’un gros bateau comme un paquebot, un cargo ou un grand bateau d’excursion, non : aucune baleine ne peut renverser d’aussi lourdes embarcations. Pour ce qui est d’embarcations plus petites, il serait physiquement possible pour les grands cétacés de les bousculer. Il existe de nombreux récits de baleiniers qui font état de chaloupes ou de voiliers renversés par des cachalots. Melville, l’auteur de Moby Dick, s’est inspiré de ces récits. Les cachalots essayaient probablement de se défendre ou de défendre des membres de leur groupe contre les attaques des chasseurs. Plus récemment, en juillet 1995, l’embarcation d’un pêcheur de morue de la Gaspésie a été renversée par un petit rorqual ou un épaulard qui aurait accidentellement heurté la barque d’aluminium. Les petits rorquals pèsent entre 6 et 8 tonnes, et ils font souvent des manœuvres rapides pour capturer les poissons dont ils se nourrissent.

Si un humain était avalé par une baleine, combien de temps pourrait-il rester dans son ventre?

L’histoire de Jonas, ce personnage biblique qui a été avalé par une baleine, raconte que cet homme aurait passé 3 jours et 3 nuits dans le ventre d’une baleine. Cette histoire soulève beaucoup de scepticisme, et avec raison! Dans un premier temps, l’argument majeur pour contredire ce récit est qu’aucune baleine ne possède un œsophage suffisamment large pour avaler quelque chose de la taille d’un humain adulte. Toutefois, les parois de l’œsophage sont élastiques. Aussi, celui de la plus grande baleine à dents, le cachalot, pourrait laisser passer un humain. Il y a d’ailleurs plusieurs légendes qui racontent l’histoire de baleiniers qui ont été avalés par des cachalots enragés puis retrouvés une fois le cachalot découpé en pièces. Dans la plupart de ces histoires, les baleiniers étaient décédés, mais d’autres histoires racontent qu’un marin a été secouru après avoir passé plusieurs heures dans le ventre de la baleine. Est-ce que Jonas a vraiment été avalé par une baleine, nul ne sait. Mais aurait-il pu passer 72 heures dans le ventre de son assaillant, certainement pas! Il n’y a aucune source d’air dans le ventre d’une baleine; il est donc peu probable qu’un humain arrive à y survivre plus de quelques minutes sans suffoquer.


Source : www.baleinesendirect.net et le GREMM

 

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