| Pluie de science Mots-clés : bande dessinée, science, transformations « Je suis étonné de voir des gens considérer encore qu’il s’agit d’une littérature pour enfants ou pour arriérés mentaux. Cela prouve bien leur ignorance de cet univers maintenant célébré par de nombreux intellectuels, particulièrement dans le monde anglo-saxon. La preuve, voici un livre de philosophie sur le sujet : consécration ultime ! » Christian Boissinot, fan de BD depuis toujours, est aussi prof de philosophie au collège François-Xavier-Garneau. Il fait référence ici à Superheroes and Philosophy: Truth, Justice and The Socratic Way, publié en 2005 par Open Court aux États-Unis. En 19 chapitres, de grands spécialistes se penchent très sérieusement sur l’image des superhéros, leurs problèmes existentiels, leur devoir moral, la question de leur identité, et même sur la métaphysique des superhéros. M. Boissinot a rendu compte de cette publication dans le premier numéro du magazine philosophique Médiane (http://www.revuemediane.ca) et prépare un autre article sur la question pour le numéro trois, qui paraîtra en septembre. « Ce qui m’intéresse surtout, c’est d’examiner les questions de fond posées à l’humanité par les bandes dessinées consacrées aux superhéros » : l’augmentation des performances physiques et intellectuelles par le moyen d’implants, de substances chimiques, de modifications génétiques… Le cyborg(1), le mutant, le posthumain font reculer les limites que sont la vieillesse et la mort. Un rêve sans doute aussi vieux que l’humanité, mais devenu obsessionnel depuis la révolution scientifique. En effet, si, comme le croyait La Mettrie(2), « Le corps humain est une machine », n’est-il pas possible de perfectionner cette machine ? Évidemment, comme le rappelle Christian Boissinot, « cela pose des questions éthiques. On revient constamment à la question fondamentale : peut-on et doit-on altérer la nature humaine ? » Pour certains, c’est remettre en question la perfection de l’œuvre de Dieu, pour d’autres, c’est trahir la nature humaine. Mais une foule de gens répondent avec Nietzsche que « l’homme est quelque chose qui doit être dépassé. » Les Extropiens (http://www.extropy.org), par exemple, ne voient pas pourquoi l’on devrait se contenter de ce que la nature nous a légué, alors que la science est en mesure de faire reculer, voire d’abolir ces limites. Une idée qu’ils s’efforcent de répandre. Or, il est intéressant de constater que, depuis 40 ans, les histoires de superhéros ont abordé toutes ces questions, parce que leurs auteurs étaient branchés sur les réalités scientifiques. Ainsi, Thor se bat depuis des millénaires; quasi invulnérable, il vieillit à une vitesse infinitésimale. Le Silver Surfer, qui est fait de « matière pure », n’est affecté ni par la mort ni par le vieillissement. Le squelette de Wolverine ayant été renforcé avec de l’« adamantium » dans le cadre d’un programme de recherche sur l’Arme X, son corps se régénère comme celui du phénix… La philosophie se penche maintenant sur ces questions, qui font intervenir des réalités scientifiques et des réflexions éthiques d’aujourd’hui. Comme le dit Christian Boissinot, « il ne s’agit plus de science-fiction quand on se demande si un athlète, pour sa propre gloire, pour son pays, pour la compagnie qui le parraine, est prêt à subir une altération. Et si l’athlète le fait, pourquoi pas le citoyen ordinaire ? » Pourquoi en effet ne multiplierait-on pas à volonté son propre génome, pourquoi ne fusionnerait-on pas avec la machine ? La science, qui se pose la question du comment et non du pourquoi, est muette sur ces questions, mais la science-fiction peut proposer des pistes intéressantes. « Les créateurs peuvent partir des données scientifiques et extrapoler, que ce soit pour nous mettre en garde ou nous montrer un monde de promesses extraordinaires. C’est ce que je trouve intéressant dans la littérature. » Mal dans leur peau, les superhéros ? Christian Boissinot ajoute que, contrairement à la croyance populaire, on est très loin ici d’un monde purement manichéen. Les superhéros sont souvent tiraillés, torturés moralement. Ces êtres subissent une sorte de fatalité. Ils sont enfermés dans un corps et un destin qu’ils n’ont pas choisis. Si différents des simples mortels en apparence, ils en partagent au fond les inquiétudes et les interrogations. Dans Watchmen (Les Gardiens, dans l’édition française), ils sont confrontés à la réalité quotidienne, aux échecs et à la névrose. Les auteurs, Alan Moore et Dave Gibbons, ont procédé à une déconstruction du monde traditionnel des superhéros, reprenant les grands mythes en les transformant. Ils mettent en scène une équipe de superhéros renvoyés, en quelque sorte, à la vie civile pour avoir outrepassé leurs prérogatives. Confronté à cette réalité nouvelle, chacun réagit à sa façon. Certains avaient subi une transformation à la suite d’expérimentations scientifiques; l’un d’eux, effrayé par sa propre puissance, quitte la Terre et s’en va méditer seul sur une autre planète, pour ne pas mettre l’humanité en danger… En 2005, le magazine Time a inclus Watchmen dans sa liste des 100 meilleurs romans (sic) de langue anglaise publiés depuis 1923. Le 9e art vient de faire son entrée en littérature.
(2) Julien Jean Offray de La Mettrie (1709-1751), auteur
de L’Homme Machine.
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