Mots-clés : éthique, plastination, anatomie

Le plastique se porte à l’intérieur ces temps-ci. Grâce à la plastination, les momies et leurs bandelettes moisies sont reléguées pour de bon à l’Antiquité. Aujourd’hui, on peut conserver les cadavres indéfiniment. Dans des cimetières ? Non, des musées. L’exposition Le monde du corps, de passage au Centre des sciences de Montréal pour l’été, fait couler beaucoup d’encre… et de salive. En mai dernier, la Commission de l’éthique de la science et de la technologie (CEST) organisait une journée d’échanges et de réflexions sur l’instrumentalisation du corps humain dans des contextes médical, commercial et artistique. Une occasion en or de croiser le fer sur un thème où l’art, la science, la pédagogie et l’éthique s’entrechoquent. Le corps humain et son utilisation : à chacun ses choix ? Pas sûr…

 
Gunther von Hagens

Le Dr Régis Olry, de l’Université du Québec à Trois-Rivières, était la personne la plus indiquée pour ouvrir le bal. Acolyte du docteur allemand Gunther von Hagens, l’inventeur de la plastination, le Dr Olry est responsable d’avoir introduit cette technologie en France et au Québec. Un immense spécialiste, visiblement habitué à faire face à la critique et à la fascination provoquées tout à tour par les mille et un détails un peu morbides qui se cachent derrière les fameuses statues humaines.

Les mots manquent pour décrire le processus qui consiste, en gros, à remplacer les liquides corporels (sang, eau, graisse) par des polymères. « Fascinant » en est un. Mais d’autres termes moins poétiques peuvent venir à l’esprit. Le résultat, en tout cas, est remarquable. Il rappelle, comme le mentionne le Dr Olry, que l’anatomie et l’art font bon ménage depuis la nuit des temps. Rien de neuf, donc, sous le soleil : il y a des siècles, des maîtres comme Rembrandt ont mis les entrailles en peinture. Quant aux illustrations mettant en scène des écorchés, elles ont servi pendant longtemps d’ornements aux ouvrages d’anatomie. La plastination comme forme d’art s’inscrit donc dans une longue tradition.

Quant à son intérêt pédagogique, il est évident. Muscles, tendons et organes se dévoilent dans tous leurs détails et offrent une perspective sur le corps humain qui n’était jusqu’alors réservée qu’à une poignée d’initiés : étudiants en médecine, chirurgiens, médecins légistes… Une plongée en soi-même qui fait prendre pleinement conscience de l’incroyable machine dans laquelle nous séjournons.

 
Le Penseur

Oui, mais…

La chose, cependant, a de quoi surprendre. Exposer des animaux empaillés dans des Musées d’histoire naturelle, soit. Suivre avec assiduité les péripéties télévisuelles de vaillants chirurgiens taillant dans des viscères à longueur de journée, pourquoi pas. Mais assister à une exposition de véritables trépassés a de quoi ébranler – même si ils cessent d’être des « morts » pour devenir des « spécimens » dès lors qu’ils sont plastinés. Linda Wright, bioéthicienne à l’Université de Toronto, a bien résumé le malaise susceptible d’émerger : la question de l’image de notre propre corps, celle de la représentation de la maladie et de la mort, de l’instrumentalisation des cadavres… Autant de thèmes qui ont trouvé un certain écho parmi la trentaine de participants au séminaire de la CEST – professeurs, chercheurs, éthiciens et simples quidams.

Le questionnement éthique de Mme Wright s’appuie aussi sur des illustrations frappantes. Les réactions, amusées, devant les photos contrastées du célèbre mannequin Kate Moss avec et sans maquillage, ou de l’actrice septuagénaire Liz Taylor face à une dame de son âge moins bien « entretenue », témoignent de la conscience commune que le corps vivant peut être une œuvre d’art à part entière où la nature cède la place aux artifices et à la technologie. Tatouages, piercings et autres transformations esthétiques plus radicales en sont d’autres exemples.

À l’opposé, comme le rappelle Mme Wright, des clichés issus de l’imagerie médicale, comme une échographie, une radiographie et un scanner, rappellent aussi que l’utilisation de « matériel humain » n’est pas un incontournable pour parler d’anatomie.

La bioéthicienne est également revenue sur la question – cruciale – du « consentement éclairé » au centre de la démarche de recrutement des candidats à la plastination. À ce jour, environ 7 000 personnes ont signifié leur volonté de se faire plastiner après leur mort. Le tout est gratuit, mais suppose que la personne défraie les coûts du transport de sa dépouille jusqu’à un institut de plastination. « Une méthode bien plus économique pour les familles que des funérailles traditionnelles, y compris l’incinération », selon Dr Olry.

 
Extrait vidéo, durée 1 min 55 s. Source : BodyWorlds.com

La dérive des consentants

Spectacle un peu macabre ou magistrale leçon d’anatomie ? La question est certes très subjective. Mais elle revêt une importance bien plus large quand il est question des dérives éventuelles d’une telle technologie. En effet, comment réagir à une exposition où la peau des spécimens serait conservée ? Où les statues, loin d’être impersonnelles comme elles le sont actuellement, retrouveraient leur terrible humanité ? Que faire si des personnes mal intentionnées utilisaient cette technologie pour façonner des statues humaines dans des positions, disons, douteuses ? Et pourquoi ne pas s’arroger le droit de conserver chez soi le cadavre plastiné de ses proches disparus ?

Car une partie du malaise est là : si les corps plastinés de l’exposition Le monde du corps semblent bien plus spectaculaires que dégoûtants, c’est qu’ils sont totalement anonymes. Plusieurs personnes ont d’ailleurs mentionné que les spécimens les plus dérangeants étaient ceux qui comportaient des restes de cheveux ou de peau.

Une autre interrogation intéressante soulevée par l’assistance est celle de la mise en scène des spécimens. Le Penseur de Rodin au cerveau découvert, le sportif aux muscles exposés : une faute de goût ? Michel Groulx, du Centre des sciences de Montréal, a son opinion sur le sujet : « L’exposition a avant tout un but pédagogique et l’aspect “ divertissement ” ne doit pas être négligé si on veut intéresser les gens à la science. Si on avait disposé les corps allongés sur des tables de dissection, on aurait perdu une grande partie de l’intérêt du public. »

 
 

Or, le succès pédagogique de l’exposition est sur toutes les bouches, y compris celles des personnes qui y sont allés à reculons. Certains, d’ailleurs, ne tarissent pas d’éloges : « C’est une célébration à la vie ! » lance Hubert Doucet, éthicien à l’Université de Montréal.

La plastination, en tout cas, a une longue vie devant elle, et le Dr Olry n’a pas fini de se frotter au grand public pour démythifier son ambitieux projet. « Nous avons commencé à travailler sur des éléphants. Un jour, on pourrait très bien imaginer plastiner une baleine pour permettre au public de se promener à l’intérieur, comme Jonas. La technologie pourrait aussi avoir des applications dans le domaine de la chirurgie esthétique ou des enquêtes policières car on pourrait plastiner des pièces à conviction pour les conserver à jamais. »

Anecdote savoureuse : le gouvernement russe a même proposé au Dr von Hagens de plastiner Lénine. Il a refusé, semble-t-il… pour des raisons politiques.


Anne Fleischman

 



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