Les scientifiques ne font pas qu’explorer les territoires inconnus de la science, mais doivent souvent devenir de véritables voyageurs, au sens propre. Que ce soit pour assister à des congrès, accéder à de l’équipement de pointe ou observer leurs sujets d’étude : la recherche scientifique fait voir du pays! Réalités de chercheurs en territoire étranger…

Comme dans un film…

Il y a maintenant un an que Jacinthe Gingras a commencé son post-doctorat au département de biologie moléculaire et cellulaire de l’Université Harvard, au Massachusetts. Sa mission consiste à boucler ses travaux sur la formation des synapses en deux années, maximum trois.

D’après Jacinthe, il est nécessaire de s’expatrier pour réaliser un bon post-doctorat et, du coup, se constituer un solide dossier de chercheur. « Il y a ce courant de pensée, du moins au Québec, qui veut que l’on doive quitter son nid pour montrer à un éventuel employeur qu’on est capable de s’intégrer à une nouvelle équipe de chercheurs. Ça compte lorsqu’on fait des demandes de bourses, indique-t-elle. Un post-doc à l’étranger permet aussi d’échanger des idées, de travailler avec d’autres techniques et de ramener de nouvelles connaissances ». C’est d’autant plus important dans son cas qu’elle souhaite ensuite travailler à Montréal et non pas n’importe où dans le monde comme beaucoup sont prêts à le faire.

La jeune femme, début trentaine, est confiante d’accomplir sa mission, considérant les importantes ressources matérielles dont elle dispose et les « cent watts » avec qui elle partage le laboratoire d’Harvard. Elle cache d’ailleurs mal son amusement sur un aspect particulier au campus : « Dernièrement, j’étais assise dans le métro et j’ai vu toutes ces caricatures typiques de “nerds”. Il y en a beaucoup! Mon dieu, j’en suis une aussi! Il y avait même un étudiant avec un ruban autocollant sur ses lunettes, le nez plongé dans un gros livre. Comme dans un film… »

Suède et Québec : même climat!

Ariane Ménard reconnaît aussi l’importance de s’expatrier pour ajouter de la valeur au post-doctorat en neurologie qu’elle complète à l’Institut Karolinska à Stockholm. « C’est la meilleure chose à faire pour la carrière. Mais je voulais aussi connaître une nouvelle culture et améliorer mon anglais. Je me disais que la transition entre le Québec et la Suède se ferait en douce étant donné leurs similarités : climat et nature. J’avais raison, bien qu’il y ait aussi des différences. »

Après plus de trois années en Suède, Ariane, en bonne observatrice, a noté certains traits propres aux Suédois. « Ils détestent les confrontations. Les discussions vives peuvent être perçues comme des conflits et les rendent inconfortables. S’ils sentent que leur opinion va amener de la controverse, ils ont de la difficulté à l’exprimer. D’ailleurs ma franchise les fait parfois sursauter, dit-elle avant d’ajouter : Ils sont tout de même tolérants vis-à-vis des cultures étrangères ».

Adieu confort

Aller faire de la recherche ailleurs équivaut à mettre son confort de côté pendant un certain temps. « J’ai passé mes deux premières années à Stockholm dans un appartement de 21 mètres carrés. À 560 $ par mois, et c’était vraiment pas cher », indique Ariane.

Son minuscule appartement avait l’avantage de l’obliger à sortir pour se changer les idées, une chose facile dans cette ville qui compte son lot de petits cafés, de bistros, de musées et de nombreux vastes espaces verts faisant la fierté des Suédois. De plus, comme son appartement se trouvait dans un complexe destiné aux post-doctorants étrangers, elle a pu y rencontrer d’autres chercheurs. « Je croyais que j’allais rester plus longtemps dans mon coin. Mais je me suis rapidement créé un réseau d’amis. »

Elle le dit comme un slogan : « Avoir son argent, c’est gagnant ». Même pour les étudiants suédois, il n’y a que très peu de bourses disponibles. C’est donc d’autant plus difficile d’accéder à ces bourses lorsqu’on est étranger.

Avis à ceux qui souhaitent faire de la recherche en Suède : mieux vaut s’adresser aux organismes québécois et canadiens. Et si un laboratoire suédois vous engageait, il faudrait prévoir un prélèvement de 30 % en taxes...

Une femme et des étoiles

Sans le savoir, en amorçant ses études en astronomie, Cédric Foellmi avait fait les bons choix pour multiplier les déplacements en territoire étranger. « En général, les universitaires doivent sortir du pays à quelques reprises durant leurs études supérieures. En astronomie, en plus des conférences, il faut se rendre en mission d’observation, explique-t-il. Comme je m’intéresse aux étoiles des nuages de Magellan, visibles uniquement de l’hémisphère sud, je dois aussi m’y rendre pour les observer. Je n’ai pas le choix! », lâche-t-il en riant.

Originaire de Genève, Cédric débarque au département de physique de l’Université de Montréal en 1998 pour y faire son doctorat. Après quatre ans d’études, il s’est rendu à deux reprises en Argentine, trois fois en Afrique du Sud et deux fois au Chili.

Mais le temps est déjà venu, en 2002, de remballer ses effets personnels pour se rendre au Chili rejoindre sa femme, une astronome française dont il a fait la connaissance à Montréal. Une fois installé à Santiago, il décroche un emploi à l’observatoire de La Silla, perché dans la Cordillère des Andes à quelque 500 km au nord de la capitale chilienne. Il poursuit donc l’observation des étoiles en plus d’assister les astronomes visiteurs.

Intégration et culture

Pour un Suisse romand, il est facile de prendre part à la vie culturelle de Montréal qui se déroule majoritairement en français. Il en va autrement à Santiago. « J’ai appris l’espagnol quand je suis arrivé et aujourd’hui je me débrouille bien. Je dois toutefois redoubler d’effort au théâtre, au cinéma ou lorsque je rencontre des gens. Cet effort est encore plus grand lorsque je reviens fatigué de La Silla », mentionne Cédric.

Le travail de nuit à 2000 mètres d’altitude et durant, en moyenne, une dizaine de jours consécutifs est physiquement éprouvant. « Je n’ai pas forcément envie de sortir en revenant de ces turnos, comme on les appelle ici. Ils entrecoupent toujours la vie et ne facilitent pas l’intégration. »

Cédric comble sa soif de culture par de la littérature française et de la musique. « À Montréal, les librairies sont ouvertes tard en soirée, il est facile de trouver ce qu’on cherche. À Santiago, le choix est très restreint. On trouve du Victor Hugo, Sartre,… essentiellement des classiques ».

Pour se satisfaire, Cédric et sa femme ont donc adopté la stratégie suivante : « Habituellement, nous plaçons une commande sur amazon.fr juste avant de rentrer en Europe. Sinon, nous effectuons nos achats sur place. Nous revenons ensuite à Santiago chargés de gros paquets de livres et de disques. Nous en avons pour environ six mois ».

Contrairement à Montréal, Santiago ne se laisse pas facilement explorer. Les transports sont chaotiques et la ville aussi bruyante que polluée, d’où le grand intérêt de Cédric Foellmi pour la nature chilienne.

Des conseils pour quiconque s’arrête au Chili? « Il faut une bonne paire de chaussures de marche pour se balader dans les montagnes et les plateaux du nord ou encore dans les forêts immenses et sur les volcans triangulaires presque parfaits au sud. »

Les fleurs du Grand-Nord

Pendant plus d’une vingtaine d’années, Marcel Blondeau a séjourné dans tous les villages du Nunavik. Ne serait-ce que pour la conception du temps qui prévaut là-haut, il considère le Grand-Nord du Québec comme un territoire étranger. « Pour les Inuits, dit-il, une seule aiguille suffit sur les montres : la petite. »

L’auteur de l’Atlas des plantes des villages du Nunavik n’est pas chercheur, mais plutôt un passionné qui a réalisé un projet colossal : répertorier et photographier plus de 400 végétaux qui peuplent le Grand-Nord et certaines régions du Québec, dont le Parc de la Gaspésie. Chaque été, il a visité un ou deux villages pour une durée variant entre deux et cinq semaines. « C’est un hobby qui s’est transformé en passion », dit-il.

Peut-on compter sur les transports aériens du Nunavik? « Le transporteur Air Inuit, qu’on appelle aussi Air May Be, est très efficace. Ils ont de bons pilotes, mais comme eux aussi sont à l’heure du Nord, il faut s’y faire. On ne sait pas toujours si l’avion va partir ou même s’il se posera… », répond Marcel Blondeau, presque sérieux.

Il se souvient d’un vol en particulier qui devait l’amener à Poste-de-la-Baleine près de la baie d’Hudson. À deux reprises, l’avion dut rebrousser chemin puisqu’il était impensable qu’il atterrisse à travers une épaisse brume. Le problème, c’est que celle-ci se forme près des côtes, là où se trouve la majorité des villages du Grand-Nord. « Je commençais à m’énerver pour tout ce temps perdu. Mais je me suis repris en me disant que la météo de ces régions est changeante et d’autant plus difficile à prévoir à l’arrivée », raconte-il aujourd’hui avec sagesse.

Au passage, Marcel Blondeau pose les bases d’un séjour fort agréable. « Il faut se mettre à l’heure du Grand-Nord, s’intéresser à la culture inuit et, dans la mesure du possible, participer aux activités du village. Pour le reste, chacun vit sa propre expérience. »

Y aurait-il dans ces lignes une vérité pour quiconque se rend en territoire étranger?


Charles Désy

Collaboration spéciale




Atlas des plantes des villages du Nunavik, Marcel Blondeau, Claude Roy, Alain Cuerrier et Institut culturel Avataq, Éditeur Multimondes, 2004, 644 p. ISBN 2-89544-051-4




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