Aux petits soins
pour les chauves-souris

Aujourd’hui, impossible d’ignorer les techniciens. Ils sont partout et on en demande partout, surtout dans le milieu des sciences. Tout comme le monde qui change de jour en jour, celui de ces travailleurs, qui sont de plus en plus qualifiés, se modifie à vue d’œil, leur offrant un rôle grandissant. Puisqu’ils ont longtemps œuvrés dans l’ombre, nous avons décidé de leur rendre justice et de vous en présenter quelques-uns. Voici donc l’histoire d’Anne-Marie Plante, technicienne en soins animaliers. Mais avant tout, voici une brève, mais éclairante réflexion…

La place des techniciens

« Nous avons trop tendance à placer les techniques comme étant des disciplines subalternes, ce qui est très mauvais, parce que nous vivons dans un monde techno-scientifique. » Voilà ce qu’affirme avec conviction Yves Gingras, directeur du CIRST, le Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie.

 

D’ailleurs, selon lui, le terme « technicien » est péjoratif. Puisque qu’il est directement lié aux technologies, nous devrions plutôt parler de « technologue », une combinaison de manipulation technique avec les mains et de logos, qui signifie la raison. « Il faut cesser de penser qu’un technicien, c’est quelqu’un qui peut avoir une formation minimale, sans grande éducation. Toutes les technologies sont désormais très sophistiquées et exigent une formation de haut niveau, bien qu’elle soit collégiale. »

M. Gingras déplore aussi tout le discours sur la pénurie de la main d’œuvre en science. « De tels propos ont un effet pervers, explique-t-il, celui de confondre les techniciens, dont nous avons grandement besoin, et les scientifiques, une catégorie complètement vague, qui peut tout aussi bien vouloir dire celui qui possède un bac en physique, en biologie ou en biochimie. Or, ce n’est pas là qu’il nous faut augmenter les effectifs, c’est au niveau des techniciens supérieurs. Mais en parlant de pénurie de main-d’œuvre scientifique, on amène les gens à vouloir aller à l’université en sciences pures. »

Les débuts

Anne-Marie Plante l’a ressentie cette dévalorisation des techniques au profit des « vraies » sciences. Passionnée par les animaux depuis toujours, (à quatre ans, elle s’enfermait dans la salle de bain pour voir sa chatte accoucher…), sa maman lui avait dit « tu seras vétérinaire ». « Mais je me suis aperçue que les longues études, ce n ‘était pas pour moi, reconnaît-elle. Et dans le fond, il y a tellement de choses que l’on peut faire pour travailler avec les animaux. »

Peu après avoir obtenu son D.E.C. en science de la santé, elle s’inscrit à une technique en santé animale à Sherbrooke. « J’ai adoré ça! Mais ça représente énormément de travail : trois ans de cours de pathologie, nutrition, physiologie, microbiologie… En fait, nous apprenons à peu près les mêmes choses que les vétérinaires. Bon, ce n’est pas aussi poussé, mais nous devons comprendre ce dont ils parlent. »

Au moment où Anne-Marie obtient son diplôme, le Biodôme de Montréal vient tout juste d’ouvrir ses portes. La jeune femme n’a qu’une idée en tête : y travailler! En attendant d’y être embauchée, elle travaille au Parc Angrignon, ainsi que dans un laboratoire de recherche qui utilise des chiens afin de trouver des remèdes contre le cancer de la prostate. « Outre les cliniques vétérinaires et les zoos (qui n’engagent pas très souvent), la recherche est un des principaux débouchés », explique Anne-Marie.

Elle avoue avoir trouvé l’expérience plutôt difficile. Cependant elle assure que les règles concernant les animaux en laboratoire sont très strictes et que les protocoles sont respectés. Le bon côté, c’est que les techniciens de labo ont une latitude qu’ils n’auraient jamais ailleurs. « Nous faisons du nettoyage, mais aussi des prises de sang, des injections, des manipulations afin d’aider le chercheur. En recherche, j’ai fait des castrations de chats, jamais je n’aurais pu faire ça en clinique vétérinaire », confie-t-elle.

Une bonne nouvelle

Un jour, ce qu’elle espérait tant se produit : après une année d’activité, le Biodôme l’embauche comme préposée aux soins animaliers. Anne-Marie se retrouve alors en pleine forêt laurentienne… au cœur de son quartier : l’est de Montréal. Après s’y être occupée des oiseaux pendant six ans, elle est transférée plus au sud, à la forêt tropicale, puis finalement à la grotte des chauves-souris, où, depuis deux ans, elle a la responsabilité du bien-être de 300 petits mammifères volants.

 

Grâce à un truchement de l’éclairage, les trois espèces de chauves-souris présentes dans la grotte croient commencer une folle nuit d’activité à 6h30 le matin. C’est à ce moment que leur bienfaitrice passe par la cuisine chercher leur petit-déjeuner. Des poires, des cantaloups, des bananes (leur plat préféré!), des pommes et des raisins constituent le menu des Fer-de-lances à lunette et des Artibés de la Jamaïque, les espèces frugivores. Les plus petites, les Glossophages de Pallas, sont des nectarivores, c’est pourquoi Anne-Marie leur sert un nectar confectionné à base de pollen, de supplément vitaminique et de jus Oasis tropical. « Laisse-moi te dire que je ne suis plus capable d’en boire! » s’exclame en riant la technicienne.

Étant donné que les chauves-souris sont des animaux au métabolisme très rapide, elles doivent manger en grande quantité. Le matin, Anne-Marie pénètre donc dans la grotte pour les nourrir, mais également pour y nettoyer le sol qui ne manque pas d’être rapidement couvert de fientes…

Anne-Marie fait également office de personne-ressource pour les chercheurs qui viennent en stage au Biodôme ou qui mènent des recherches sur les chauves-souris. « Je suis surtout en charge de la bonne marche de l’étude et du bien-être des chauves-souris. Ça change de la routine, mais ce n’est pas toujours évident : quand il faut, par exemple, capturer 30 mâles et 30 femelles, ça peut être long! »

 

Saviez-vous…

…qu’il existe 1 100 espèces de chauves-souris? Il s’agit du deuxième groupe de mammifères le plus diversifié de la planète, après celui des rongeurs. On les retrouve partout, sauf aux pôles. Les chauves-souris possèdent une faculté d’adaptation extraordinaire, d’ailleurs certaines se nourrissent de poissons, d’autres d’insectes, de nectar, de fruits ou de sang…

 

Des hauts et des bas

« Waou! Cool! » lui disent les enfants au sujet de son travail lors des « journées métier » du Biodôme. Elle leur explique alors que cela comporte aussi de moins bons côtés, comme la température… « Dans la section tropicale, il fait très chaud. Je suis tout le temps en sueur. Le “bon Dieu du Biodôme”, l’opérateur, nous dit qu’il fait à peu près 26o l’hiver, mais à ça, il faut ajouter le facteur humidex, autour de 80 %. L’été, comme nous prenons l’air de dehors pour recycler le nôtre, par temps de canicule, il fait vraiment chaud! Et nous travaillons fort à laver et à frotter les planchers, à se prendre dans les branches… Mais il ne faut pas perdre patience, même quand les perroquets nous crient dans les oreilles… »

Anne-Marie met aussi en garde contre un autre point faible : le plafonnement. « Même si tu possèdes beaucoup d’expérience, si tu n’as qu’une technique, tu es limitée. Ça fait presque douze ans que je suis ici et il me semble que je serais prête à plus de défis… » Elle ajoute aussi que les salaires des techniciens en santé animale sont souvent assez bas. Un aspect qui en a découragé plus d’un dans son entourage.

Malgré tout, elle considère le rôle du technicien en santé animale comme primordial : « Les techniciens, nous sommes la voix de l’animal dont nous nous occupons. Nous faisons le lien entre lui et la personne qui doit intervenir, que ce soit un chercheur ou un vétérinaire. Si je m’occupe d’un animal et que je me rends compte qu’il agit de façon anormale, que ses selles ne sont pas de la bonne couleur, je vais en avertir le vétérinaire. J’ai une relation particulière avec l’animal qu’un vétérinaire va peut-être vivre une fois de temps en temps, mais pas sur une base quotidienne. Pour le chercheur sur le terrain c’est la même chose : c’est le technicien qui doit attraper l’oiseau, le déprendre du filet, le baguer s’il le faut… Nous sommes le “lien”. »

Le chercheur et les techniciens

Cette vision du technicien est partagée par Michel Delorme, un biologiste spécialiste des chauves-souris qui travaille au Biodôme. « L’observation prend une part très importante dans leur travail », affirme-t-il.

M. Delorme a travaillé récemment avec des techniciens du ministère des Ressources Naturelles et de la Faune, dans le cadre d’un programme de capture de chauves-souris cendrées. Le but était de leur installer des émetteurs sur le dos afin de mieux connaître leurs habitudes de vie. « Les techniciens sont des gens très expérimentés qui nous sont d’une aide précieuse dans notre travail, parce que ce n’est jamais facile de travailler avec la fragilité du vivant », admet-il.

Il faut dire qu’ils ont relevé tout un défi : « Nous avons utilisé des techniques très innovatrices. Comme les chauves-souris cendrées volent très haut, nous avons monté un filet à 100 mètres d’altitude dans le ciel, à l’aide d’énormes ballons gonflés à l’hélium ». Après avoir vanté tous les mérites de ses acolytes, le chercheur conclut en souriant : « C’est très plaisant parce qu’il se crée souvent une très belle dynamique entre les techniciens et le chercheur! »

 

Les mal-aimées

Michel Delorme mène chaque été, depuis 2000, un inventaire acoustique de huit espèces de chauves-souris québécoises. Une centaine de bénévoles et de techniciens de la faune, munis de détecteurs d’ultra-sons, parcourent les routes à travers tout le Québec, à la recherche de cris de chauves-souris. Cet inventaire a pour but de mieux protéger ces petits mammifères de plus en plus menacés, surtout à cause de la déforestation et de la destruction de points d’eau comme les marécages. Mais la menace ne vient pas que de là…

« Comme chercheur, j’essaie de faire avancer les connaissances, et de jouer un rôle au niveau de la conservation des chauves-souris, affirme Michel Delorme. Mais j’ai aussi un grand rôle à jouer au niveau de l’éducation du public à la protection de ces animaux, que bien souvent les gens frappent à coups de raquette parce qu’ils en ont peur. Il faut faire beaucoup d’éducation et on se bat depuis plusieurs années pour montrer aux gens que les chauves-souris ont un rôle excessivement important à jouer sur la planète, ne serait-ce que parce qu’elles sont insectivores et donc gobent des millions d’insectes par été ou qu’elles sont frugivores et permettent ainsi la germination des graines et le reboisement des forêts tropicales. »

 

Finalement, les techniciens et les chauves-souris partagent peut-être un point commun : ils travaillent dans l’ombre, mais ils sont drôlement utiles!


VQ



Réseau québécois d’inventaires acoustiques de chauves-souris : www2.ville.montreal.qc.ca/biodome

Les chauves-souris
Par Alain M. Bergeron, Michel Quintin, illustrations de Sampar. Éditions Waterloo, Collection Savais-tu?, 2001, 63 p. ISBN 2-89435-186-0



Imprimer cet article
Imprimer tout le magazine

@
Pour nous écrire : af@spst.org