Les bars de sciences, blogs scientifiques et autres forums « science et société » sont autant d’occasion pour se frotter en direct avec les personnes qui font avancer la science au quotidien. Mais qu’en est-il de rendre la science, elle-même, plus « citoyenne »? Une idée qui fait son chemin au Québec et ailleurs, laissant émerger, ici et là, quelques initiatives. Mais pas assez, selon Jean-Jacques Salomon, ancien responsable de la politique de la science à l’OCDE et professeur au Conservatoire national des arts et des métiers en France.

« Nous pouvons plus que nous savons », résume-t-il pour dire les dangers que pourraient représenter certaines avancées scientifiques et leurs applications. Invité récemment par l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM, l’homme cite en exemple les organismes génétiquement modifiés, le clonage et bientôt les nanotechnologies pour illustrer les risques que pose la recherche. Dans le cas des nanotechnologies, domaine de pointe aux applications multiples, des milliards sont investis en développement. « Et pourtant, personne ne sait encore comment en réguler l’usage… »

L’auteur de nombreux ouvrages sur la science et la société dont Le scientifique et le guerrier (Belin, 2001) constate que les valeurs d’objectivité, de neutralité, et d’indépendance morale et politique, n’ont plus cours chez le scientifique d’aujourd’hui. Et il ne mâche pas ses mots. « Ces valeurs sont de plus en plus brouillées par les intérêts économiques et la dépendance incontestable de l’institution scientifique et de ses chercheurs à l’égard des états-majors et des conseils d’administration privés. »

Jean-Jacques Salomon pousse plus loin sa réflexion en proposant les conditions d’une science pleinement citoyenne. D’une part, le citoyen doit faire partie de dispositifs permettant d’évaluer les répercussions des découvertes et des applications des sciences. « Mais on en est encore loin », souligne-t-il. D’autre part, il faut que les chercheurs reconnaissent que leurs activités ne sont plus neutres et qu’ils apprennent, durant leur formation et dans la pratique, à ne plus porter ces œillères qui ont magnifié leur profession à une autre époque.

 

Une voix au chapitre

Bien qu’encore marginales, différentes initiatives émergent pour donner une voix à la société civile face aux avancées des sciences et technologies. En février 2005 se tenait la première conférence citoyenne au Québec. Le Groupe de recherche en bioéthique de l’Université de Montréal y invitait quatorze citoyens bien informés à questionner un panel d’experts sur les enjeux de la génomique. Le but de cet exercice était d’impliquer des citoyens dans un large débat – qui se déroule essentiellement entre experts – et de préparer un document d’information à l’intention des médias et du grand public. L’objectif ultime : arriver à formuler une série de recommandations qui seront transmises aux pouvoirs publics concernés.

Puis, en avril dernier, c’était au tour de l’Institut du nouveau monde, un jeune organisme voué à l’animation des débats au Québec, de convier citoyens et experts à une conférence citoyenne. Le thème était cette fois-ci la biométrie, ces systèmes d’identification des individus basés sur la reconnaissance de paramètres corporels (iris, empreintes digitales, etc.).

 
Le principe de la conférence citoyenne a été emprunté au Danemark. Depuis 1980, certains de ces événements ont influencé les décisions du gouvernement danois et ont même eu un impact sur certains règlements. Il faut dire que les conférences citoyennes danoises jouissent d’une pleine légitimité, ce qui n’est pas encore le cas au Québec.
 

Autre initiative digne de mention : les Alliances de recherche universités-communautés. Il s’agit d’un programme canadien de subventions créé en 1999 qui permet aux communautés de mener une recherche avec une université sur des problématiques variées. Ces recherches prennent leur source dans les préoccupations des citoyens et représentent, en ce sens, une forme de science citoyenne.

Science consciente

Ces différentes actions, bien que prometteuses, ne sauraient trouver un écho dans la société civile sans une prise de conscience des scientifiques eux-mêmes. Jean-Jacques Salomon les invitent d’ailleurs à « faire preuve de dissidence et à récuser le modèle du laboratoire dans la tour d’ivoire ». En exemple, il cite Louis Pasteur et ses découvertes sur la pasteurisation, les maladies des vers à soie, la fermentation de la bière, le vaccin contre la rage, etc. À chaque fois, Pasteur répondait spécifiquement à une demande de la société. Un exemple à suivre?


Charles Désy
Collaboration spéciale





Conférence citoyenne sur la génomique
(et le rapport citoyen) :
www.fes.umontreal.ca

Conférence citoyenne sur la biométrie :
www.inm.qc.ca

La Commission de l’éthique de la science
et de la technologie :
www.ethique.gouv.qc.ca

Pour en savoir plus sur Jacques Salomon
et assister à des conférences en ligne :
www.ens-lyon.fr




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