Le souk des sciences

 

Avicenne, médecin et philosophe iranien du 10e siècle, fut l’un des plus remarquables savants d’Orient. Étrangement (et fort heureusement!), son père, un collecteur d’impôts, avait insisté pour qu’il fasse ses premières classes de mathématiques dans un souk, auprès d’un bakkal – un marchand de légumes! « Contrairement à aujourd’hui, la science arabe naissait et se développait, à cette époque, à l’intérieur de la culture et non en marge de celle-ci », explique Tahar Gallali, professeur à la faculté des sciences et ancien président-directeur général de la Cité des sciences à Tunis, en Tunisie.

Le souk, signifiant littéralement « marché » en français, constituait déjà, depuis très longtemps, un véritable centre de vie où les rencontres et les échanges entre les membres de la communauté étaient nombreux et stimulants. On y venait pour discuter de politique, d’économie, de religion ou de science, pour s’y soigner, y apprendre les rudiments d’un métier ou même y rencontrer sa dulcinée et sa future belle-famille.

 


M.Tahar Gallali

 

Mais à l’arrivée des Français, rappelle M. Gallali, le mot « souk » bascula rapidement dans le langage familier pour désigner « désordre » et… « foutoir ». Avec l’avènement du tourisme de masse, le souk est même bientôt devenu synonyme d’aubaines et de sensations fortes! D’où l’étonnement lorsque l’on évoque le concept de souk des sciences. Mais selon M. Gallali, cette association n’est pas totalement forcée. « Il s’agit d’une métaphore qui ne renie rien du souk. Ni de son sens familier (désordre) ni de son sens littéral (marché) et encore bien moins de l’héritage culturel : le souk en tant que centre de vie et réseau d’échanges. »

La science dans le désordre

C’est donc en cherchant à renouer avec ce concept qu’a été construit le premier souk des sciences à la Cité des sciences à Tunis. Et l’illusion est parfaite. Composée de coupoles, de petites ruelles ombragées, de jardins, de boutiques, de vitrines, d’un café et d’un restaurant, cette galerie ressemble en tout point à un véritable souk. Idem pour les activités : la formule « souk » permet en effet l’animation de débats pouvant parfois partir dans toutes les directions. « Par moment, c’est quasiment trop démocratique! plaisante M. Gallali. On sait à quelle heure on commence, mais on ne sait pas trop à quelle heure ça se termine. Les gens interviennent comme bon leur semble. Le souk, c’est un peu tout ça, une place pour discuter, en toute convivialité, des questions qui touchent à la science. »

 

La Cité des sciences à Tunis
 
L’activité Science en un mot en est un bon exemple. Les visiteurs sont invités à discuter autour d’un mot se prêtant à plusieurs éclairages (le cœur, par exemple) avec des invités choisis (un cardiologue et un poète). Mais il est aussi permis d’aborder, et d’une manière plus détendue, certaines questions plus épineuses, telles que la fuite des cerveaux ou la coopération scientifique Nord-Sud. Échanges croisés et tumultueux en perspective!
 

Explora, destiné aux jeunes et à la famille, est sans nul doute l’espace le plus visité au sein de la Cité des sciences de Tunis. Étonnamment, il s’agit aussi probablement du seul espace où la science est présentée dans sa dimension la plus élémentaire. Partout ailleurs, la science se raconte, tel que la culture arabe le privilégie, au moyen de récits : celui de la Terre dans l’Univers (pour l’astronomie), de l’Humanité sur Terre (pour l’origine de la vie) et celui des Tunisiens dans l’Humanité (pour la science à l’échelle humaine). À la manière de discussions que l’on pourrait entendre dans une cité…

La science nomade

 
Aux installations permanentes de la Cité des sciences s’est ajoutée une version itinérante du souk des sciences afin de rejoindre le plus de gens possible. Des planétariums gonflables, pouvant accueillir de 20 à 30 personnes, sont dressés sur la place dans les marchés hebdomadaires; des expositions itinérantes légères et peu encombrantes, comme Mathématiques sans calcul, ont été réalisées pour coller encore plus à la mobilité des kiosques de marchands ambulants, et un bus aménagé accueille les visiteurs et favorise les rencontres avec les passagers.
 

Un second souk des sciences devrait bientôt voir le jour à Tanger au Maroc dans une toute nouvelle Cité des sciences. Le concept est achevé, l’étude de faisabilité réalisée, il ne reste plus que le financement à trouver. « Un projet comme celui-là, qui ne rapporte pas en termes mercantiles, mais où l’on prêche plutôt la bonne parole, trouve difficilement preneur, déplore M. Gallali. J’ai bon espoir qu’il se réalise un jour, mais entre-temps, il faut trouver de généreux donateurs! »

 
 

Quand la planète prend des allures de souk

L’association des mots « souk » et « science » n’est pas sans rappeler une seconde analogie. « Du Nord au Sud, de gré ou par choix imposé, nous subissons la réalité d’une seule et unique loi, celle du marché. Les idées scientifiques se vendent et s’échangent, les cerveaux, mais aussi les criées, sont l’exclusivité des pays nantis. Dans ce vaste souk de la science et des scientifiques, les Indiens ont la cote, les Maghrébins et les Africains viennent très loin derrière… »

Bref, de conclure M. Gallali, sur cette planète mue par l'économie du savoir, tout se marchande et se négocie comme dans un souk, la convivialité en moins. Puisse la sympathique formule du souk des sciences jeter un brin de folie dans la sérieuse sphère de la transmission des savoirs...


Josée-Nadia Drouin

Collaboration spéciale




La Cité des sciences à Tunis :
www.cst.rnu.tn/html/sitefr/cite_sciences_tunis.htm

Pour poursuivre avec la thématique des déserts, nous vous proposons quelques sites qui conjuguent médiation des sciences et pays du Sud.

La science du désert
www.scidev.net/desertscience
Un dossier mis à jour régulièrement sur les questions de science et de politiques publiques concernant les zones arides et la désertification. (en anglais)

Mentors mentors
www.scidev.net/News
Un système de mentorat pour les journalistes scientifiques des pays en voie de développement (en anglais)

Science au sud
www.scidev.net/content/features
Regards sur un festival des sciences en Afrique du Sud. (en anglais)



Imprimer cet article
Imprimer tout le magazine

Envoyez cet article à un ami

@
Pour nous écrire : af@spst.org