| Pluie
de science Mots-clés : cloche, musique, histoire Elle sonne la révolution et la récréation. Vibre au rythme des naissances et des décès. Donne l’heure. Attire les foules, éloigne les malheurs, et carillonne depuis des lustres aux quatre coins du monde… La discrète cloche n’a rien à envier à ses mélodieux voisins à cordes. Tour à tour spectatrice et actrice des grands épisodes de l’épopée humaine et technologique, ses ding dong inspirent les historiens autant que les artistes. Alors, trop modeste, la cloche ? « En 2006, pour la première fois depuis 45 ans, le mot “ campanaire ” refait son apparition dans le Petit Larousse illustré », confie Alain Jouffray, directeur de l’Institut Européen d’Art Campanaire situé à Toulouse (France). L’adjectif sonne lui-même un peu désuet. Il sent plus le foin coupé que les sombres fonderies. Le terme, issu du latin campana, nous envoie en Campanie, une région d’Italie réputée pour la qualité de son bronze. C’est là, vraisemblablement dès le 5e siècle, qu’apparaît la cloche d’église. À l’époque, elle ne trône pas encore au sommet des clochers. Mais son histoire commence il y a bien plus longtemps… Une brève histoire des civilisations Pour évoquer les origines lointaines de la cloche, Alain Jouffray nous entraîne en Asie Mineure et au Moyen-Orient, au berceau de l’âge du bronze, cet alliage de cuivre et d’étain auquel la cloche est souvent associée. Fer martelé ou fondu, or, argent, bois, terre cuite, verre et aluminium, ont aussi servi à façonner cloches et clochettes. Les premières seraient apparues en Chine vers 2000 avant notre ère. Dans les autres civilisations antiques, comme chez les Égyptiens, les Grecs et les Romains, on a aussi relevé l’utilisation de cloches aux matières et aux formes variées, dans des rites sacrés, des événements civils ou pour des usages domestiques. En fait, dès l’ère du bronze, on retrouve un objet campanaire dans toutes les cultures et dans toutes les civilisations. Grâce au développement des techniques et des procédés de fonte, le profil de la cloche évolue au fil de son histoire selon le contexte dans lequel elle est utilisée. « Dans l’Occident medieval, par exemple, où la cloche d’église est devenue le signe de ralliement des chrétiens, elle doit donner de la voix, dans un but symbolique et pratique. » Aussi le bord de la cloche s’évase-t-il quand on s’aperçoit que cette technique permet d’augmenter le volume sonore. De plus, l’élément percussif – le battant – passe progressivement à l’intérieur de l’instrument, qui lui-même prend de l’embonpoint et de la hauteur en s’installant définitivement dans les tours des églises au 11e siècle « pour concurrencer la voix du muezzin des minarets des mosquées alors que l’expansion de l’Islam inquiète l’église chrétienne », rappelle Alain Jouffray. La cloche aux mille symboles Pour nommer la cloche, Alain Jouffray aime employer l’expression « impératrice des idiophones ». « Ce terme désigne la catégorie d’instruments à percussion dont tout le corps résonne et qui porte ainsi en lui-même sa propre vibration. » Mais au-delà de cette particularité acoustique, ce sont davantage les fonctions symboliques de la cloche qui attirent l’attention. Celles d’un instrument de musique qui est aussi un outil de communication, un objet qui porte trois chapeaux : objet de culte, objet culturel et objet sociologique. Pour le directeur de l’institut, le caractère mystérieux de la cloche explique son succès comme objet de culte, de l’accompagnement de la vie du chrétien à la méditation du bouddhiste, en passant par les cérémonies antiques des oracles. Mystère d’un instrument dont la vibration du corps donne le son, mystère d’un matériau, le bronze, un alliage intemporel qu’on ne sait toujours pas dater. Mystère, enfin, d’un instrument à la fois « centrifuge et centripète » selon son expression, c’est-à-dire d’un instrument aux fonctions contraires d’appel et d’éloignement : appel de la pluie ou des fidèles, éloignement des maladies ou de la mort selon certaines croyances. La fonction sociale de la cloche est également puissante car elle est à la fois un vecteur d’identification collective et un instrument de communication. À ce titre, les exemples abondent, pour appeler, informer ou scander les activités quotidiennes et la vie publique, à toutes les époques : l’annonce des incendies et des orages, la cloche au cou des animaux, à celui des lépreux ou des fous pour avertir de leur présence, la cloche des écoles, des camions de pompiers, des trains et des navires, la cloche en montagne, en mer, dans les bains publics, sur les marchés, dans les usines... Et pour l’une de ses fonctions les plus célèbres – donner l’heure – Alain Jouffray évoque la « guerre du temps », ce surprenant combat entre l’église et les municipalités pour le contrôle des cloches reliées aux horloges publiques au 19e siècle… C’est à partir de l’époque moderne, pour de multiples raisons comme le goût pour les sirènes et la pollution sonore qui rend les messages des cloches moins diffus, que l’on assiste à une disparition progressive du rôle des cloches et à l’oubli des codes qu’elles délivrent. Dur constat pour le spécialiste, alors qu’il avait lui-même étudié cette richesse patrimoniale lors de ses enquêtes campanaires : « il existait dans certains villages pyrénéens plus de vingt sonneries de glas différents pour annoncer les décès », cite-t-il en exemple. La cloche, cependant, semble reprendre du service depuis une vingtaine d’années. Parmi des exemples qu’il pourrait multiplier avec plaisir, Alain Jouffray cite quelques événements récents scandés et solennisés par le son des cloches : la réunification de l’Allemagne, la chaîne des cloches lors des célébrations de l’an 2000 et le récent accord historique en Irlande du Nord… Une silhouette bien roulée La forme définitive de la cloche, en forme de « casque », a été décrite dès le 18e siècle dans l’Encyclopédie de Diderot et de D’Alembert. Mais l’évolution n’est jamais finie : le développement technologique a permis aux fondeurs de la seconde moitié du 20e siècle de parfaire le procédé et, en collaboration avec les chercheurs, de se concentrer sur l’amélioration des propriétés du son et de l’accordage. Alain Jouffray donne l’exemple d’une cloche agrémentée d’un bourrelet, créée dans les années 1990 en Hollande à la demande de musiciens perturbés par des composantes du son des cloches. Sans entrer dans l’exaltante mais exigeante théorie acoustique, il nous explique que ces composantes, qui définissent le timbre d’un instrument, sont appelées des « partiels » et, pour faire simple, sont inharmoniques dans le cas de la cloche. Au rayon des nouveautés technologiques, il cite encore les « cloches à trous » sur lesquelles travaillent aujourd’hui les fondeurs et « qui permettent un contrôle de la diffusion des partiels ».
Musée Européen d’Art Campanaire : www.museoartpremier.com/LIsleJourdain-MuseeCampanaire.html CLOCHES – Voix de Dieu, messagères des hommes (2003), Arnaud Robinault-Jaulin, Collection Patrimoine vivant, Éditions REMPART-Desclée de Brouwer LA CLOCHE – À toute volée dans la vie des hommes (1991), Dominique Joly, Collection Des objets font l’Histoire, Éditions Casterman CLOCHES, CARILLONS ET ART CAMPANAIRE (1984), Alain Jouffray, ARCAD Midi-Pyrénées
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