Pluie de science
Numéro 29, Automne 2007

Langages
Entrez dans la transe !

Mots-clés : musique, ethnologie, transe, science

Une idée reçue fortement répandue : la musique est un langage universel. Prenez l’excellent film Rencontre du troisième type de Spielberg : extra-terrestres et humains fredonnent de conserve la même ritournelle. La démonstration est faite, la communion des âmes passe par quelques accords bien sentis.

Les choses sont toutefois un peu plus compliquées. « Faites écouter du Bach à des Inuits, ils trouveront ça très mauvais. Pour eux, il y a bien trop de notes ! » Monique Desroches sait de quoi elle parle. Ethnomusicologue et directrice du laboratoire de recherche sur les musiques du monde à l’Université de Montréal, elle étudie, notamment, le jugement de valeur et l’appréciation musicale. Spécialiste du phénomène de la transe, elle déboulonne en passant plusieurs perceptions erronées sur cette coutume un peu mystérieuse, et sur notre propre rapport à la musique.

« On entend souvent dire qu’il y a des “ universaux ” en musique, c’est-à-dire des éléments communs à toutes les musiques du monde. C’est faux à l’échelle planétaire. En revanche, il existe bien des ancrages culturels, et certaines aires géographiques partagent des styles communs. » Mais attention, les barrières culturelles traversent volontiers les continents : un Zulu d’Afrique du Sud n’appréciera pas la même chose qu’un Marocain. « Bien sûr, avec la mondialisation, le phénomène de la “ Mcdonalisation ” de la musique est bien réel. Cependant, c’est un peu comme avec le Coca-Cola : ce n’est pas parce qu’il est répandu partout qu’il est apprécié partout ! » À méditer…

Rien d’universel

« Le goût musical est comme le goût culinaire : il ne va pas de soi. Tout est question d’éducation et d’habitudes, note-t-elle. On apprend progressivement à structurer son écoute pour avoir les bons codes d’apprentissage. C’est comme ça que les goûts se développent et se raffinent. » Un peu à la manière du premier café qui est souvent dur à avaler (en général, ça passe…), les styles musicaux ont besoin d’être apprivoisés pour être appréciés. Et aucun Québécois n’est programmé à la naissance pour aimer le rigodon : la chose vient (ou non !) avec l’entraînement, l’âge et la connaissance.

Si nos préférences musicales sont bien culturelles, il en va de même de notre manière de les manifester. « Il n’y a rien d’universel dans l’écoute de la musique. Ce sont des modèles de comportement culturellement bien ancrés. Nous, les Occidentaux, quand on aime un artiste, on se tait et on l’écoute. Demandez à Glenn Gould comment il savait que sa musique était appréciée : parce qu’il n’y a pas un bruit dans la salle ! Chez les Sud Américains, par exemple, c’est bien différent : on montre qu’on aime la musique en faisant du bruit et en bougeant ! »

Un constat que Mme Desroches met en pratique dans ses recherches actuelles, qui portent sur le jugement de valeur et sur la mise en tourisme de la tradition musicale. « En ce moment, nous nous intéressons en particulier aux spectacles touristiques des Antilles. Cette région attire de plus en plus de visiteurs qui viennent d’Amérique du Sud, et l’industrie du spectacle doit trouver de nouvelles manières pour s’adapter à ce changement de public. »

Musique et transe

Les travaux de Mme Desroches l’ont menée en terrains fort contrastés. Du Nord du Québec, chez les Inuits, dans le cadre de ses études universitaires, aux îles de l’Océan Indien, où elle a mené d’importantes recherches sur la transe dans les communautés créoles et indo-créoles de la Réunion. « Ce sont deux aires culturelles très différentes à plusieurs points de vue, et pas seulement à cause du climat. Dans le Grand Nord, on parle d’une société archaïque très homogène, où les gens vivent dans d’immenses espaces. Dans les îles du Sud, des communautés multiethniques qui se sont créées en un espace de temps très court vivent dans un espace exigu. La problématique sociale et culturelle est donc bien différente. »

Ces îles sont le théâtre de cérémonies spirituelles au cœur desquelles la transe et la musique occupent une place centrale. Un phénomène de choix pour les ethnomusicologues. « Dans la transe de possession, une personne “ reçoit la visite ” d’une entité divine, et cet état provoque une amnésie pendant laquelle elle est investie d’un pouvoir qui lui permet par exemple de guérir des malades. Chez le possédé, il y a une surstimulation du cerveau qui est généralement activée par la musique. »

Gilbert Rouget, un spécialiste de la question, signait dès 1980 une théorie générale des relations entre la musique et la possession, La musique et la transe (Gallimard). Comme l’explique Monique Desroches, « il a mis en lumière le fait que la musique, souvent présente au moment de la transe, est un moyen de médiation pour appeler les esprits. Il explique aussi qu’il y a un rapport culturel entre la musique et la transe : pour que quelqu’un entre en transe au moment où il entend un son précis, il doit être culturellement préparé à la chose depuis son plus jeune âge. La production du son en question n’aura aucun effet sur un non-initié. »

Entrer en transe est bien plus compliqué qu’il n’y paraît. Deux conditions minimales sont requises : le fait que le son soit culturellement signifiant, et que la personne soit volontaire et prédisposée à la transe. C’est ici que le conditionnement culturel prend toute son importance.

Côté musical, le bon vieux cliché des tambours débridés a la vie dure. « Contrairement à ce que beaucoup pensent, le tambour n’est pas toujours l’instrument de prédilection de la transe. Dans le monde arabe, ce sont les voix ou la flûte, dans d’autres communautés, les instruments à cordes. Et parfois, la transe n’est même pas associée à un instrument particulier. » Car en matière de transe, c’est le mode d’exécution qui prime. Même si il peut y avoir de la place pour l’improvisation, ce type de musique répond à des règles et à une stylistique particulières qui ne doivent rien au hasard. « Dans le cas des percussions, notamment, le type de baguette utilisée ou l’aire de frappe sont très importants, même si les différences de fréquence sont parfois à peine audibles. Le rythme, également, a son importance : la redondance – rythmes répétés – favorise le déclenchement de la transe. »

Ainsi, la musique jouée doit-elle être à la fois correcte du point de vue de son exécution et agréable à écouter pour celui qui entrera en transe. Stratégie de production et stratégie d’écoute sont aussi importantes l’une que l’autre. « En fait, précise Monique Desroches, la musique de transe doit être “ bonne ” pour trois entités : les esprits ou l’entité divine qui visite le possédé, le possédé lui-même qui est prêt à réagir, et enfin les spectateurs qui vont juger de la qualité de la transe et de la performance des musiciens. »

Bref, le contraire d’une affaire personnelle.

« L’ethnomusicologie se situe au carrefour du social et du musical. La musique y est à la fois considérée comme objet et comme enjeu, esthétique ou politique. Dans le cas de la transe, on voit bien à quel point elle peut vraiment être un marqueur identitaire », conclut Mme Desroches.

N’en déplaise aux amateurs de musique expérimentale ultra futuriste, ils appartiennent bien à une tribu d’homo-musicus sur les traces de leurs lointains cousins créoles. Un prochain sujet d’études pour les ethnomusicologues ?


Anne Fleischman

 

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