Pluie de science
Numéro 13, Décembre 2004

 

La face cachée de la science
Des scientifiques face aux progrès de la science

C’est un peu l’histoire du serpent qui se mord la queue. Les progrès scientifiques font bondir en avant les nouvelles technologies, qui à leur tour font évoluer la recherche scientifique, dans un mouvement d’entraînement sans fin. Si chacun d’entre nous peut, dans la mesure de ses connaissances, mesurer l’impact des progrès technologiques sur sa vie de tous les jours, comment les scientifiques eux-mêmes vivent-ils au quotidien ces petites et grandes révolutions? Témoignage.


Avouons-le d’emblée : Docteur Anne-Marie Nutini n’est pas au départ une férue des nouvelles technologies. Pour tout dire, elle ne possède chez elle ni fax, ni ordinateur et elle s’est séparée de sa télé il y a quinze ans. En revanche, une impressionnante bibliothèque tient une grande place dans sa maison, car elle lit dès qu’elle en a le loisir. « J’aime le papier. Toucher un livre, c’est important. C’est comme les patients. En médecine, on peut toujours faire des milliers de tests de plus en plus sophistiqués pour détecter les anomalies sanguines ou cellulaires, mais il reste important de rencontrer le patient, de lui parler, de l’examiner. Malgré l’avancée fulgurante des nouvelles technologies qui ont révolutionné mon domaine d’activités, je me fie encore à l’humain pour infirmer ou confirmer le travail de la machine. Un patient, ce n’est pas juste une tumeur à traiter ».

Hémato-oncologue au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), Anne-Marie Nutini côtoie le cancer depuis plus de 30 ans et travaille au laboratoire d’hématologie de l’hôpital Saint-Luc. Cette figure incontournable de la cancérologie québécoise, née au Vietnam, partage son temps entre l’enseignement, la recherche clinique et la dispensation des soins.

« Quand j’ai commencé à pratiquer la médecine, les échographies n’existaient pas. Le scanner et la résonance magnétique étaient inconnus, la médecine nucléaire en était à ses débuts. On étudiait les cellules du sang ou des tissus à travers nos microscopes. On utilisait des colorants sur les cellules pour déterminer le type de cancer. Aujourd’hui, on est entré dans l’ère de la médecine moléculaire et on pousse la caractérisation des tissus de plus en plus loin. »

Avec les nouveaux appareils, les médecins sont aujourd’hui capables de faire la distinction entre des cellules tueuses et de simples lymphocytes. En recherchant les antigènes à la surface d’une cellule cancéreuse, ils sont à même d’adopter des traitements qui ciblent spécifiquement les sites en cause et non la cellule dans son ensemble.


Les nouvelles technologies : baguettes magiques?

Les spectaculaires avancées technologiques dans le domaine médical ont également un impact important sur les modes d’intervention auprès des patients. « Les investigations médicales sont devenues beaucoup plus spécifiques et moins radicales. Des personnes dont on devait jadis ouvrir le corps pour prélever un morceau de tissu à des fins d’analyse n’ont plus à passer par cette étape très douloureuse. On procède à cette biopsie en radiologie, sous échographie ou sous scanner. »

Dre Nutini met toutefois un bémol à l’enthousiasme ambiant. « Les tests qui appartenaient auparavant au domaine de la recherche et qui sont entrés dans la pratique courante sont de plus en plus sophistiqués et de plus en plus onéreux. Nous sensibilisons d’ailleurs le corps médical à ne pas les utiliser à tort et à travers. Il faut savoir ce que l’on cherche avant de commander un test, sinon ça ne sert à rien. Par ailleurs, les réponses médicales ne suivent pas toujours l’avancée fulgurante des machines. C’est bien beau d’avoir une idée de plus en plus précise des anomalies tissulaires que présente un patient, mais encore faut-il avoir les médicaments et/ou interventions médicales adaptées et trouver les bons mots pour rassurer des interlocuteurs de plus en plus informés. »


Et l’Internet fût…

Société de l’information oblige, Dre Nutini se voit aujourd’hui « contrainte » d’expliquer de plus en plus souvent les traitements suggérés à ses patients et de justifier ses choix de thérapeute. Un cours de médecine 101 pour des gens hyper informés qui n’hésitent pas à surfer sur Internet pour mieux comprendre de quoi ils souffrent et les solutions dont ils disposent…

Mais Internet, Anne-Marie Nutini l’utilise elle aussi beaucoup pour ses propres recherches. « J’ai de moins en moins de filières dans mon bureau et j’utilise les nombreux moteurs de recherche disponibles sur le Net. Avec un code personnel qui m’identifie comme médecin, je peux consulter des sites comme GEOQ, une des références québécoises en matière d’oncologie, qui propose des guides thérapeutiques et des protocoles chimiothérapiques standards dans sa section réservée aux professionnels. On peut aussi s’abonner aux versions électroniques d’un certain nombre de revues spécialisées… Même si c’est moins agréable que le papier! »


Plus loin, plus proches

Anne-Marie Nutini, qui a pris en marche le train des nouvelles technologies, apprécie aussi de ne plus se déplacer à tout bout de champ pour échanger avec ses pairs (le CHUM à lui seul possède trois entités et plusieurs pavillons éloignés les uns des autres).

« Je me sers régulièrement des courriels pour communiquer avec mes collègues, qu’ils soient au CHUM ou en région. Nous pouvons ainsi partager nos expertises et échanger nos points de vue sur des cas complexes sans avoir à se téléphoner à n’importe quelle heure. Nous y gagnons en temps et en efficacité. Par ailleurs, un système extrêmement sophistiqué nous permet maintenant de visualiser le dossier du patient à l’écran, ainsi que les résultats des tests effectués en laboratoire, ses rendez-vous, etc. Les films de rayon X ont totalement disparu de la circulation. Désormais, on consulte les radios sur l’ordinateur. De plus, une interprétation à distance est possible entre les hôpitaux du CHUM, mais aussi entre certains autres hôpitaux au Québec. »

Et si l’ordinateur plante? Dre Nutini sourit à la question. « On est bloqué car on ne peut plus revenir au travail à la mitaine! Mais ça ne dure pas : un système de secours prend vite le relais. » Et elle me fait remarquer que son bureau est frais car il est proche des salles climatisées renfermant les appareils de mesure. Ceux-ci ont besoin d’une température basse pour ne pas surchauffer. « Les machines sont plus chouchoutées que les bipèdes », lance-t-elle le regard rieur, avant de retourner à ses humains pour la dernière tournée de la journée.


Valérie Cousinard

Collaboration spéciale

 

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