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Incursion dans le monde de la muséologie scientifique. Dans son texte, M. Jorge Wagensberg, physicien espagnol et directeur du Musée de la science de la Fondation La Caixa (Barcelone), nous invite à poser un regard neuf sur l’art d’exposer les sciences. On le verra : la vérité sort de la bouche des enfants…
J’emboîte le pas d’un jeune père et de son fils de sept ans. Ils s’arrêtent devant une plante singulière, Mimosa pudica, qui replie ses feuilles lorsque quelqu’un la touche. « Tu as vu comment elle réagit? », demande le père. « Ah! Mais… C’est pour de vrai ou pour de rire? », reprend l’enfant, qui s’entend répondre aussitôt : « C’est pour de vrai, voyons, c’est évident! »
Je les suis jusqu’à une maquette de la forêt amazonienne où sont simulées, en 10 minutes, 24 heures de la vie de la forêt, y compris une forte tempête avec un appareillage électrique, une pluie drue, un arc-en-ciel, etc. En plein spectacle, l’enfant lève les yeux, bouche bée et demande : « Dis, ça, c’est pour de vrai ou pour de rire? » Et le père répond : « Pour de rire, enfin! Tu ne vois pas? » Quelques minutes plus tard, ils s’arrêtent devant une scène d’archéologie sous-marine. Dans un gigantesque aquarium, on voit la cabine de commandement d’un navire coulé. D’énormes murènes nagent entre les meubles. J’écoute à nouveau leur dialogue : L’enfant : C’est des vraies. N’est-ce
pas? Le questionnement métaphysique de l’enfant – différencier réalité et modèle, expérience et théorie, représentation de la chose et « chose en soi » – est beaucoup plus pertinent que ne semble l’admettre le père. D’ailleurs, ces questions recoupent un débat crucial pour les musées : quand présenter un objet réel? Quand recourir à une simulation? Peut-on combiner les deux?
Jusqu’ici, tout le monde s’entend au moins sur ce que les musées scientifiques doivent bannir : réduire les expositions à un livre dont les pages ont été suffisamment agrandies pour que le visiteur puisse les voir de loin; éviter l’amoncellement de vidéos et d’ordinateurs qui transforment les galeries en succursales de magasins d’électronique; ne pas réduire les démonstrations en tout genre à de simples maquettes. Trop souvent, pourtant, la muséographie succombe à l’un de ses vices : elle oublie la priorité imprescriptible de la réalité. À l’école, les conférences et les séminaires s’appuient d’abord sur la parole; le cinéma et la télévision sur l’image; les livres et les revues sur le mot écrit. De la même manière, les musées et les expositions doivent se centrer sur l’objet ou l’événement réel. C’est cette promesse de réalité qui incite le public à se rendre au musée. Ces dernières années, les musées
des sciences ont, plus que tous les autres, fait évoluer leurs
contenus, leurs méthodes et leur engagement envers les usagers.
Ils ont pris pour devise : « Défense de ne pas
toucher ». Ils sont passés de la vitrine à l’expérimentation,
d’un point de vue académique à une approche plus littéraire
et, surtout, ils ont cessé de privilégier la vue pour mettre
en jeu les cinq sens. |
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Des ingrédients manuels, émotionnels et intellectuels Je tire une leçon de mes promenades : il reste beaucoup de chemin à parcourir pour que les jeunes s’approprient le musée. L’hiver dernier, j’ai surpris une petite fille de six ans à peine qui lançait des cailloux contre le kiosque en bois d’un marchand de glaces, fermé à cette époque de l’année. Je me suis approché d’elle alors qu’elle s’apprêtait à lancer un nouveau projectile. Honteuse, elle a lâché la pierre et fixé ses pieds. Devant ma présence obstinée et silencieuse, elle a levé les yeux vers le kiosque, puis elle m’a regardé et m’a demandé : « C’est à toi? » Les jeunes prendront soin des objets que le musée leur offre s’ils se les approprient. Et bien que ce ne soit pas facile, une façon d’y arriver est de créer des stimulations. Dans un musée scientifique, les bonnes stimulations exigent un mélange savant d’ingrédients manuels, émotionnels et intellectuels. Voici quelques exemples. Il m’est arrivé de suivre un enfant de dix ans qui s’approchait du grand terrarium du musée, où se trouve un module intitulé « Le repos invisible ». À l’intérieur, dans un amalgame de matériaux naturels – feuillages, terre, racines – vivent deux ou trois douzaines d’insectes-bâtons (Extatosoma tiaratum). D’abord, l’enfant ne voit rien. Frustré, il doit penser qu’il s’agit d’une plaisanterie ou d’un module en préparation. Puis son regard tombe sur une pancarte qui indique : « Ici, vivent 30 grands insectes ». Moue perplexe de l’enfant : autant d’insectes dans un espace aussi réduit, comment ne voit-il rien? Soudain, il les identifie. Un premier, puis deux, puis trois. Son visage s’illumine. Ses yeux regardaient les insectes mais son cerveau ne les distinguait pas. C’est l’interaction émotionnelle. Après cette première mise en route, l’enfant, comme les autres visiteurs, est absorbé dans un enchaînement d’expériences sur la perception.
Près du terrarium, à travers une fenêtre, on aperçoit un nuage de points distribués de façon aléatoire sur un plan. Impossible de cerner la moindre logique dans leur disposition. Mais, si l’on actionne une commande, certains points bougent et le dessin d’un animal apparaît. C’est un cas d’interactivité manuelle pure : avec l’action, l’animal apparaît; lorsqu’elle cesse, il disparaît au nez et à la barbe du visiteur. Ce phénomène stimule l’imagination, il permet de se rappeler que beaucoup de proies adoptent une stratégie d’immobilité totale même quand le souffle du prédateur est horriblement proche. Appliquée à la vie de tous les jours (pourquoi agiter la main quand nous voulons appeler ce serveur qui s’est fait une spécialité de ne rien voir?), l’expérience permet d’expliquer en quoi consiste l’interactivité mentale, grâce à laquelle le visiteur établit des analogies et parvient à réinterpréter des expériences antérieures. Plus encore que de conserver un patrimoine, informer, former ou même enseigner, un musée moderne doit avant tout s’efforcer de créer des stimulations de ce type, à partir d’objets et de phénomènes réels. Ainsi, l’usager peut éprouver lui-même les émotions du scientifique, un homme qui ne poursuit ni le bien ni le mal de l’humanité mais qui, comme tout citoyen, a besoin de produire du savoir sur le monde pour pouvoir partager le plus possible sa solitude cosmique. Pour cela, il recourt à une forme particulière de dialogue avec la nature : l’expérimentation. Voilà donc définie la vocation du musée des sciences : aider le visiteur à plonger, tel un scaphandrier, dans les émotions du scientifique. |
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Apprendre de ceux qui sont en train d’apprendre Mon expérience de directeur-espion m’a conduit à écouter les enfants et à en tirer des leçons. Il nous reste toujours quelque chose à apprendre de ceux qui sont en train d’apprendre. Notre musée s’adresse à tout le monde, sans distinction d’âge ou de formation. Mais certaines idées, formulées par les plus jeunes, ont une validité universelle. Il est donc nécessaire de prêter attention à leur voix. À cette réflexion, par exemple, que j’ai entendue à la sortie de la grande salle d’expositions temporaires. Je croise une mère accompagnée de ses deux enfants, âgés de cinq et dix ans. L’aîné, impatient, marche à vive allure : « Maman, maman, qu’est-ce qu’il y a en Amazonie? » « Tu vas le voir tooouuuuut de suite, répond la maman. Reste tranquille, si ça se trouve tu vas être déçu, tu sais. » Et, dans le fond, d’une voix à peine perceptible, j’entends le cadet qui demande: « Maman, c’est quoi être déçu? »
Avec autorisation de l’auteur. M. Jorge Wagensberg est directeur du Musée de la science de la fondation La Caixa, à Barcelone (Espagne).
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Musée de la science de Barcelone |