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Peu de gens peuvent se vanter d’avoir, quelque part dans le cosmos, une planète qui porte leur nom. La petite planète Luminet, découverte en 1991, fut baptisée en l’honneur de l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet dont les travaux scientifiques sur les trous noirs et la cosmologie ont fait la renommée internationale. Directeur de recherche au CNRS, cet homme étonnant conjugue aussi une carrière de poète, d’écrivain et de musicien. Lors d’un récent passage à Montréal, il a généreusement accepté de nous rencontrer.

PDS : L’enfant que vous étiez était-il plus un amoureux des arts ou un scientifique en culottes courtes?
J’ai toujours eu une attirance fondamentale pour le domaine artistique : la musique, la peinture et l’écriture. J’ai commencé à écrire des poèmes bien avant de choisir une carrière scientifique. Mais il est vrai que quand on a de la facilité pour les sciences ou pour les mathématiques, comme c’était mon cas, on est plutôt poussé vers des filières scientifiques…

PDS : Auriez-vous préféré étudier les arts?
Non, parce que ce si vous entreprenez une carrière scientifique et que vous gardez un amour pour les arts, vous pouvez toujours continuer à le développer. Tandis que si vous allez vers des études littéraires, il y a une séparation qui s’introduit très vite entre les deux domaines et vous risquez d’abandonner rapidement les mathématiques. À partir de là, vous ne pourrez plus rattraper le retard. Quand on a des facilités en sciences, il vaut mieux choisir les branches scientifiques, ce qui ne vous coupera pas du tout des branches artistiques. Alors qu’à l’inverse, malheureusement, si la branche scientifique est coupée, cela entraîne un désastreux clivage.

PDS : Comment se présente ce clivage?
Beaucoup de choses se jouent au niveau de l’enseignement. Bien qu’il y ait des efforts de ce côté, arts et sciences sont encore très cloisonnés. Pourtant, on peut observer en parallèle l’histoire des sciences et des arts et y trouver matière à fascination. D’une manière générale, il y a beaucoup à faire pour rendre les matières scientifiques plus intéressantes aux yeux des jeunes. Par exemple, restituer leur côté « humain » aux grands scientifiques. Dans le cas de la physique, notamment, si on expliquait aux jeunes comment des figures emblématiques telles que Galilée ou Newton ont vécu, comment elles étaient, comment elles ont fait leurs découvertes, ça mettrait de la chair autour des personnages et ça rendrait du même coup la physique beaucoup plus ludique.

PDS : C’est une recette que vous appliquez en tant qu’écrivain…
C’est en effet la démarche que j’ai adoptée dans mon premier roman, Le rendez-vous de Vénus, qui raconte, à travers une série d’aventures absolument rocambolesques, mais véridiques, des expéditions de savants au Siècle des lumières, particulièrement dans la deuxième moitié du 18e siècle. Tout tourne autour de l’observation du passage de Vénus devant le Soleil, qui est un événement astronomique très rare, et qui a joué un rôle très important dans l’astronomie. C’est à partir de ces observations qu’on a pu mesurer pour la première fois la distance entre la Terre et le Soleil.


Le transit de Vénus du 8 juin 2004. (Photo NOAA)  

PDS : Vous êtes également un peintre accompli qui expose régulièrement. Dans votre peinture, essayez-vous de dessiner la forme de l’Univers?
Non, bien que j’aie toujours eu la préoccupation de faire des dessins très structurés, mais ce sont des architectures impossibles, un peu comme chez Eischer. J’utilise beaucoup les fausses perspectives pour que l’on se perde dans le dessin, mais il s’agit tout de même du reflet de certaines de mes réflexions scientifiques sur l’architecture de l’espace. C’est pour ça que je peux aisément coupler des expositions de mes dessins avec un colloque scientifique, mais il ne me viendrait jamais à l’idée d’y faire une lecture de ma poésie. Là, je tomberais complètement à côté de la plaque! Ce sont des choses radicalement différentes.

PDS : Vous avez publié de nombreux recueils de poèmes. Quelle est la place de la poésie dans votre travail?
La poésie est mon jardin secret, ce n’est absolument pas une façon de faire de la science. C’est plutôt une façon de m’exprimer sur les sentiments humains. Pour reprendre Gaston Bachelard, c’est « le double univers du cosmos et de l’âme humaine ».

PDS : Y a t-il une symétrie entre le cosmos et l’âme humaine?
Oui, on peut trouver un écho entre univers extérieur et univers intérieur. La poésie peut utiliser des images provenant du cosmos pour décrire des phénomènes intimes. Une longue pratique de la cosmologie peut amener à développer une certaine philosophie et peut-être même à modifier la façon dont on se perçoit soi-même.

 
PDS : Et la musique?
C’est sans doute la plus grande passion de ma vie. Je continue à la pratiquer en amateur. D’ailleurs, un CD dont je suis coauteur avec Gérard Griset vient de paraître chez Universal Music : Le noir de l’étoile. Le principe : une œuvre pour six percussionnistes et des « guest stars », littéralement. Ce sont des pulsars, des étoiles en rotations rapides que l’on capte au radiotélescope et qui délivrent des impulsions extrêmement régulières. Ces impulsions peuvent être transposées dans le domaine acoustique et être combinées avec des rythmes créés par l’homme. Le résultat est assez étonnant…

La nébuleuse du Crabe (Photo Chandra)  

PDS : Faut-il être artiste pour être scientifique?
En tout cas, pour être un bon chercheur innovant, il faut avoir un goût esthétique. Les scientifiques doivent être sensibles à la beauté de l’Univers. À partir du moment où l’on fait le pari que le monde est organisé selon les lois de la physique, on suppose qu’il existe dans le cosmos l’expression d’une certaine harmonie. Il ne faut pas oublier qu’au départ, le mot cosmos en grec, signifie beauté et esthétique avant de renvoyer au monde physique, c’est pour ça d’ailleurs que cosmos a donné cosmétique. Homère utilise ce mot pour décrire la beauté d’une femme, d’un guerrier ou d’un poème bien tourné. À partir de Pythagore et Platon, cosmos sert à désigner le monde physique en partant du principe que ce monde est lui-même beau et bien ordonné.

PDS : Vous travaillez beaucoup à vulgariser la science, pourquoi?
La science doit faire partie du bagage intellectuel de ce qu’on appelle l’honnête homme. Nous devons au moins posséder certaines bases de la compréhension du monde : savoir ce qu’est une planète, une étoile, une galaxie, avoir une idée de ce qu’est le big bang, des choses fondamentales. Or, la science semble être réservée à une élite intellectuelle qui reste dans une tour d’ivoire à parler un langage complètement hermétique. Ce qui est paradoxal puisque notre société moderne est de plus en plus gouvernée par les avancées scientifiques et leurs applications technologiques. Nous n’avons qu’à regarder du côté de la télévision, il y a très peu d’émission de vulgarisation scientifique.

PDS : Si les êtres humains possédaient une meilleure culture scientifique, ça changerait quoi?
Le développement de la culture scientifique ne peut qu’aller contre les obscurantismes : toutes les formes de fanatisme religieux, de croyances irrationnelles, de sectes. Je ne dis pas que la science doit se battre contre les religions, mais la science, par nature, n’est pas un dogme, alors que la religion en est un. La science n’a jamais prétendu révéler la vérité : elle cherche à proposer des modèles provisoires pour décrire au mieux notre monde physique. Quand le modèle ne marche plus, on en trouve un autre! La science s’autodétruit constamment en s’enrichissant de son passé. Et c’est une belle leçon qui peut être véhiculée par la recherche scientifique.


Propos recueillis par Vanessa Quintal

Collaboration spéciale





Jean-Pierre Luminet a publié de nombreux ouvrages scientifiques et de vulgarisation, ainsi que deux romans : Le bâton d’Euclide (JC Lattès, Paris, 2002) et Le rendez-vous de Vénus (JC Lattès, Paris, 1999).

Pour en savoir plus sur Le noir de l’étoile et la musique stellaire : http://luth2.obspm.fr/~luminet/Art/NdE.html



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