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Pluie de science
Numéro 19, Hiver 2006
Scientifique vos papiers!
Jean-Pierre Luminet :
l’homme qui faisait chanter les étoiles
Peu de gens peuvent se vanter d’avoir, quelque
part dans le cosmos, une planète qui porte leur nom. La petite
planète Luminet, découverte en 1991, fut baptisée
en l’honneur de l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet dont
les travaux scientifiques sur les trous noirs et la cosmologie ont fait
la renommée internationale. Directeur de recherche au CNRS, cet
homme étonnant conjugue aussi une carrière de poète,
d’écrivain et de musicien. Lors d’un récent
passage à Montréal, il a généreusement accepté
de nous rencontrer.
PDS : L’enfant que vous étiez
était-il plus un amoureux des arts ou un scientifique en culottes
courtes?
J’ai toujours eu une attirance fondamentale pour le domaine
artistique : la musique, la peinture et l’écriture.
J’ai commencé à écrire des poèmes bien
avant de choisir une carrière scientifique. Mais il est vrai que
quand on a de la facilité pour les sciences ou pour les mathématiques,
comme c’était mon cas, on est plutôt poussé
vers des filières scientifiques…
PDS : Auriez-vous préféré
étudier les arts?
Non, parce que ce si vous entreprenez une carrière scientifique
et que vous gardez un amour pour les arts, vous pouvez toujours continuer
à le développer. Tandis que si vous allez vers des études
littéraires, il y a une séparation qui s’introduit
très vite entre les deux domaines et vous risquez d’abandonner
rapidement les mathématiques. À partir de là, vous
ne pourrez plus rattraper le retard. Quand on a des facilités en
sciences, il vaut mieux choisir les branches scientifiques, ce qui ne
vous coupera pas du tout des branches artistiques. Alors qu’à
l’inverse, malheureusement, si la branche scientifique est coupée,
cela entraîne un désastreux clivage.
PDS : Comment se présente ce clivage?
Beaucoup de choses se jouent au niveau de l’enseignement. Bien
qu’il y ait des efforts de ce côté, arts et sciences
sont encore très cloisonnés. Pourtant, on peut observer
en parallèle l’histoire des sciences et des arts et y trouver
matière à fascination. D’une manière
générale, il y a beaucoup à faire pour rendre les
matières scientifiques plus intéressantes aux yeux des jeunes.
Par exemple, restituer leur côté « humain »
aux grands scientifiques. Dans le cas de la physique, notamment, si on
expliquait aux jeunes comment des figures emblématiques telles
que Galilée ou Newton ont vécu, comment elles étaient,
comment elles ont fait leurs découvertes, ça mettrait de
la chair autour des personnages et ça rendrait du même coup
la physique beaucoup plus ludique.
PDS : C’est une recette que vous
appliquez en tant qu’écrivain…
C’est en effet la démarche que j’ai adoptée
dans mon premier roman, Le rendez-vous de Vénus, qui raconte,
à travers une série d’aventures absolument rocambolesques,
mais véridiques, des expéditions de savants au Siècle
des lumières, particulièrement dans la deuxième moitié
du 18e siècle. Tout tourne autour de l’observation du passage
de Vénus devant le Soleil, qui est un événement astronomique
très rare, et qui a joué un rôle très important
dans l’astronomie. C’est à partir de ces observations
qu’on a pu mesurer pour la première fois la distance entre
la Terre et le Soleil.
PDS : Vous êtes également
un peintre accompli qui expose régulièrement. Dans votre
peinture, essayez-vous de dessiner la forme de l’Univers?
Non, bien que j’aie toujours eu la préoccupation de faire
des dessins très structurés, mais ce sont des architectures
impossibles, un peu comme chez Eischer. J’utilise beaucoup les fausses
perspectives pour que l’on se perde dans le dessin, mais il s’agit
tout de même du reflet de certaines de mes réflexions scientifiques
sur l’architecture de l’espace. C’est pour ça
que je peux aisément coupler des expositions de mes dessins avec
un colloque scientifique, mais il ne me viendrait jamais à l’idée
d’y faire une lecture de ma poésie. Là, je tomberais
complètement à côté de la plaque! Ce sont des
choses radicalement différentes.
PDS : Vous avez publié de nombreux
recueils de poèmes. Quelle est la place de la poésie dans
votre travail?
La poésie est mon jardin secret, ce n’est absolument
pas une façon de faire de la science. C’est plutôt
une façon de m’exprimer sur les sentiments humains. Pour
reprendre Gaston Bachelard, c’est « le double univers
du cosmos et de l’âme humaine ».
PDS : Y a t-il une symétrie entre
le cosmos et l’âme humaine?
Oui, on peut trouver un écho entre univers extérieur
et univers intérieur. La poésie peut utiliser des images
provenant du cosmos pour décrire des phénomènes intimes.
Une longue pratique de la cosmologie peut amener à développer
une certaine philosophie et peut-être même à modifier
la façon dont on se perçoit soi-même.
PDS : Et la musique?
C’est sans doute la plus grande passion de ma vie. Je continue
à la pratiquer en amateur. D’ailleurs, un CD dont je suis
coauteur avec Gérard Grisey vient de paraître chez Universal
Music : Le noir de l’étoile. Le principe :
une œuvre pour six percussionnistes et des « guest
stars », littéralement. Ce sont des pulsars, des
étoiles en rotations rapides que l’on capte au radiotélescope
et qui délivrent des impulsions extrêmement régulières.
Ces impulsions peuvent être transposées dans le domaine acoustique
et être combinées avec des rythmes créés par
l’homme. Le résultat est assez étonnant…
PDS : Faut-il être artiste pour
être scientifique?
En tout cas, pour être un bon chercheur innovant, il faut avoir
un goût esthétique. Les scientifiques doivent être
sensibles à la beauté de l’Univers. À partir
du moment où l’on fait le pari que le monde est organisé
selon les lois de la physique, on suppose qu’il existe dans le cosmos
l’expression d’une certaine harmonie. Il ne faut pas
oublier qu’au départ, le mot cosmos
en grec, signifie beauté et esthétique avant de
renvoyer au monde physique, c’est pour ça d’ailleurs
que cosmos a donné cosmétique. Homère
utilise ce mot pour décrire la beauté d’une femme,
d’un guerrier ou d’un poème bien tourné. À
partir de Pythagore et Platon, cosmos sert à désigner
le monde physique en partant du principe que ce monde est lui-même
beau et bien ordonné.
PDS : Vous travaillez beaucoup à
vulgariser la science, pourquoi?
La science doit faire partie du bagage intellectuel de ce qu’on
appelle l’honnête homme. Nous devons au moins posséder
certaines bases de la compréhension du monde : savoir ce qu’est
une planète, une étoile, une galaxie, avoir une idée
de ce qu’est le big bang, des choses fondamentales. Or, la science
semble être réservée à une élite intellectuelle
qui reste dans une tour d’ivoire à parler un langage complètement
hermétique. Ce qui est paradoxal puisque notre société
moderne est de plus en plus gouvernée par les avancées scientifiques
et leurs applications technologiques. Nous n’avons qu’à
regarder du côté de la télévision, il y a très
peu d’émission de vulgarisation scientifique.
PDS : Si les êtres humains possédaient
une meilleure culture scientifique, ça changerait quoi?
Le développement de la culture scientifique ne peut qu’aller
contre les obscurantismes : toutes les formes de fanatisme religieux,
de croyances irrationnelles, de sectes. Je ne dis pas que la science doit
se battre contre les religions, mais la science, par nature, n’est
pas un dogme, alors que la religion en est un. La science n’a
jamais prétendu révéler la vérité :
elle cherche à proposer des modèles provisoires pour décrire
au mieux notre monde physique. Quand
le modèle ne marche plus, on en trouve un autre! La science s’autodétruit
constamment en s’enrichissant de son passé.
Et c’est une belle leçon qui peut être véhiculée
par la recherche scientifique.
Propos recueillis par Vanessa Quintal
Collaboration spéciale
Jean-Pierre Luminet a publié de nombreux ouvrages scientifiques
et de vulgarisation, ainsi que deux romans : Le bâton d’Euclide
(JC Lattès, Paris, 2002) et Le rendez-vous de Vénus
(JC Lattès, Paris, 1999).
Pour en savoir plus sur Le
noir de l’étoile et la musique stellaire :
http://luth2.obspm.fr/~luminet/Art/NdE.html

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