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Extrait de « Science de jour, science de nuit », une communication de François Jacob à l’Académie des sciences morales et politiques, le 26 janvier 1987. La science a en fait deux aspects. Ce qu’on pourrait appeler science de jour et science de nuit. La science de jour met en jeu des raisonnements qui s’articulent comme des engrenages, des résultats qui ont la force de la certitude. On en admire la majestueuse ordonnance comme celle d’un tableau de Vinci ou d’une fugue de Bach. On s’y promène comme dans un jardin à la française. Consciente de sa démarche, fière de son passé, sûre de son avenir, la science de jour avance dans la lumière et la gloire. La science de nuit, au contraire,
erre à l’aveugle. Elle hésite, trébuche, recule,
transpire, se réveille en sursaut. Doutant de tout, elle se cherche,
s’interroge, se reprend sans cesse. C’est une sorte d’atelier
du possible où s’élabore ce qui deviendra le matériau
de la science. Où les hypothèses restent sous forme de pressentiments
vagues, de sensations brumeuses. Où les phénomènes
ne sont encore qu’évènements solitaires sans lien
entre eux. Où les projets d’expériences ont à
peine pris corps. Où la pensée chemine à travers
des voies sinueuses, des ruelles tortueuses, le plus souvent sans issue.
À la merci du hasard, l’esprit chemine dans un labyrinthe,
sous un déluge de messages, en quête d’un signe, d’un
clin d’œil, d’un rapprochement imprévu. Comme
un prisonnier dans sa cellule, il tourne en rond, cherche une issue, une
lueur. Sans s’arrêter, il passe de l’espoir à
la déconvenue, de l’exaltation à la mélancolie.
Rien ne permet de dire que la science de nuit passera jamais au stade
de science de jour. Que le prisonnier sortira de l’ombre. Si cela
survient, c’est de manière fortuite, comme un caprice. À
l’improviste, comme une génération spontanée.
N’importe où, n’importe quand, comme la foudre. Ce
qui guide l’esprit alors, ce n’est pas la logique. C’est
l’instinct, l’intuition. C’est le besoin d’y voir
clair. C’est l’acharnement à vivre. C’est le
courage. Dans l’interminable dialogue intérieur, parmi les
innombrables suppositions, rapprochements, combinaisons, associations
qui sans cesse traversent l’esprit, un trait de feu parfois déchire
l’obscurité. Éclaire soudain le paysage d’une
lumière aveuglante, terrifiante, plus forte que mille soleils.
Après le premier choc commence un dur combat avec les habitudes
de pensée. Un conflit avec l’univers de concepts qui règle
nos raisonnements. Rien encore n’autorise à dire si l’hypothèse
nouvelle dépassera sa forme première d’ébauche
grossière pour s’affiner, se perfectionner. Si elle soutiendra
l’épreuve de la logique. Si elle sera admise dans la science
de jour. |