Pluie de science
Numéro 25, Décembre 2006

25 printemps de science : une valse tournoyante

C’était il y a 25 ans. Une époque effervescente. Dans l’ensemble des pays riches, la « vulgarisation » connaissait un développement considérable. Elle sortait de ses vieux quartiers et se muait en « culture scientifique et technique ». Les magazines se multipliaient, la muséologie explosait, la télévision s’en mêlait. La vulgarisation des sciences était partout, tout à coup. Un mouvement puissamment stimulé par la perception très vive d’une nouvelle phase du développement de la science et de la technologie, dont les conséquences de tous ordres seraient profondes et durables. Et il paraissait urgent d’en faire prendre conscience à tous!

Le Québec n’était pas en reste. Il ébauchait à ce moment-là une première politique de la science, dont le maître mot était « démocratisation », et allait bientôt embrasser la foi technologique. On commençait à s’inquiéter (déjà!) de la diminution du nombre d’heures d’enseignement des sciences, et un comité présidé par Fernand Seguin ravivait le vieux rêve d’un Musée des sciences : une connaissance enfin accessible au grand public, quel que soit son âge et son niveau d’instruction. Mais, en attendant, n’était-il pas possible de la rejoindre, cette « population en général », sans millions ni béton?

Premières mesures : le « musée éclaté »

En 1980, à l’occasion de l’Expo-sciences de Montréal, au Complexe Desjardins, deux hommes se sont précisément posés cette question. Santo Tringali et Michel Bois, du Conseil de développement du loisir scientifique (CDLS), ont alors entamé des discussions avec l’ACFAS(1), l’Association des communicateurs scientifiques (ACS) et l’Association des professeurs de science du Québec. Michel Bois se souvient : « Il était courant à l’époque d’organiser des semaines de ceci ou de cela. On s’est naturellement inscrit dans ce mouvement, avec l’idée à la fois d’attirer le grand public et d’impliquer les scientifiques. » La formule proposée était simple, c’était celle des portes ouvertes — « une sorte de musée éclaté sur le terrain, ponctuel, sans infrastructures. » L’idée était lancée et tous s’y rallièrent.

En cet automne de 1980 eut lieu donc lieu la première Semaine des sciences. Raymond Blain, ex-directeur du CDLS, en fut l’organisateur principal pendant deux ans. La Semaine se tenait alors au moment des Expo-sciences, qui y étaient intégrées. Le public répondit si bien à l’appel qu’il fut décidé de pérenniser l’événement et de créer à cet effet la Société de la Semaine des sciences, constituée en 1981, il y a tout juste 25 ans cette année.

Au fil des éditions, on décide de tenir la Semaine à l’extérieur de la « fenêtre » des Expo-sciences; ainsi, il y aurait au Québec, chaque année, deux temps forts où l’on mettrait la culture scientifique et technique à l’honneur. Une jeune diplômée de biologie, Chantal Fortier, prend le relais. La quatrième Semaine des sciences est inaugurée à l’UQAM par le ministre de l’Éducation, Camille Laurin, en cette année 1983 qui avait vu l’adoption de la Loi favorisant le développement scientifique et technologique, par laquelle l’État québécois affirmait pour la première fois sa responsabilité en la matière.

Un doux crescendo

Les conditions sont artisanales (on doit emprunter des ordinateurs à gauche et à droite) et le budget modeste (moins de 100 000 $), mais la réponse des partenaires est excellente. Ainsi, selon Chantal Fortier, « les médias ont été extrêmement sympathiques et généreux ». Deux années de suite, La Presse publie un cahier spécial contenant des articles sur les institutions participantes. Les médias électroniques ne sont pas en reste et rendent compte des activités, sollicitent des entrevues. Il faut dire que tout le monde met la main à la pâte, comme le rappelle Chantal Fortier : « On travaillait beaucoup avec l’ACFAS. Les membres de l’ACS en poste dans les institutions nous donnaient un bon coup de main. Les Conseils du loisir scientifique faisaient du démarchage pour nous ouvrir des portes dans les régions et organiser des activités d’animation. Et les Débrouillards étaient très présents eux aussi. »

Des ressources sont déployées dans les musées, les entreprises, les laboratoires, les bibliothèques, les universités, et partout on fait un réel effort pour accueillir les visiteurs. Les scientifiques, pour la première fois à cette échelle, prennent contact avec la population. En somme, pour Chantal Fortier, organisatrice de trois Semaines des sciences, « le succès reposait sur la capacité de tous ces gens à nous faire confiance et à croire que le message qu’on véhiculait et la mission qu’on avait étaient intéressants. Il n’y aurait pas eu de Semaine des sciences s’ils n’avaient pas tous embarqué. »

Science en cadence

Cette célébration de l’une des grandes réalités contemporaines semblait vraiment combler un besoin, aussi bien au sein de la population que chez les organismes participants et les médias. Très rapidement d’ailleurs, elle s’allonge à une dizaine de jours, si bien que, en 199o, alors que la Société de la semaine des sciences est dirigée par Richard Nantel, la Semaine devient la Quinzaine des sciences.

Le rythme s’intensifie alors, et la valse continue, entraînant dans ses tournoiements un changement de cavalier. Le conseil d’administration de la Semaine des sciences est dissous, et ses activités et ressources sont intégrées à un nouveau joueur : la Société pour la promotion de la science et de la technologie (SPST), fondée avec la volonté et le soutien financier du gouvernement du Québec pour développer des relations plus étroites avec les scientifiques, l’industrie et le public en général, dans le cadre d’activités à multiplier tout au long de l’année.

La grande fête de la science connaît d’ailleurs une croissance remarquable au cours des années suivantes, au chapitre notamment de la participation des entreprises — souvent de grandes sociétés comme Nortel, Pratt & Whitney, Merck Frosst ou Hydro-Québec. Celles-ci ne se contentent pas d’ouvrir leurs portes au public lors de l’événement, mais y vont de contributions en argent qui atteignent alors quelque 125 000 $ annuellement. Ces entreprises ont aussi, comme le rappelle Odette Lamarche, chargée d’organiser l’événement de 1990 à 1997, participé à des activités originales comme le parrainage scientifique.

Inspiré d’une expérience pilote réalisée au cours des années 1980, dans le cadre de la Semaine, ce mini-mentorat permettait à un jeune de passer une journée entière avec un scientifique œuvrant dans une entreprise, et ainsi de mieux comprendre la nature de son travail. « Les jeunes étaient épatés de voir qu’un scientifique, ce n’était pas un vieux bonhomme à barbichette qui travaillait tout seul dans le fond de son laboratoire. » Plusieurs études révélaient que les jeunes savaient assez mal à quels types d’emplois préparaient les études en sciences et en techniques. Encouragée par les autorités ministérielles québécoises, la SPST mettra de plus en plus l’accent sur la promotion des carrières auprès des jeunes. Avec Les Innovateurs à l’école et à la bibliothèque, elle s’engagera à fond dans cette voie à partir de 1993.

Livret scientifique

Outre les centaines d’activités de toutes sortes offertes dans toutes les régions, le programme imprimé de la Quinzaine des sciences était enrichi d’articles sur le thème de l’année, écrits notamment par des chercheurs. Recoupant ceux des années internationales en cours, ces thèmes étaient très riches (comme l’environnement, l’habitat, l’exploration, les transports) et inspiraient d’ailleurs un grand nombre des activités proposées (conférences, projections, animations, etc.). Le thème de 1993 étant le corps humain, l’ouverture de la Quinzaine met en vedette les membres du Cirque du Soleil; quant aux autorités de l’Université de Montréal, elles incitent toutes les facultés (y compris celle de théologie!), à proposer des activités en lien avec le cerveau.

Comme le notaient les responsables du Prix Michael Smith pour la promotion des sciences, que la Société remportait en 1995, « la Quinzaine est connue pour ses activités hautement créatives qui font souvent les manchettes ». Qui ne se souvient de la Thermodynamique de la pizza, en 1992? « À l’occasion de la Quinzaine des sciences, McDonald a fait parvenir aux médias une affiche où sont démontrées noir sur blanc les propriétés insoupçonnées du fromage, du pepperoni et de la croûte dans l'art de fabriquer la pizza. Joli coup de marketing », écrivait Josée Blanchette dans Le Devoir. Le détournement des objets quotidiens à des fins de promotion des sciences : une signature pleine d’humour qui colle, aujourd’hui encore, à la peau de l’organisme.

En 1995, le directeur général de la Société, Patrick Beaudin, pouvait déclarer à la presse que la Quinzaine, avec ses 400 activités, ses 400 bénévoles et ses 230 000 participants, était « le plus gros événement scientifique du Canada ». Elle avait d’ailleurs directement inspiré la création de la Semaine nationale des sciences et de la technologie.

Demi-pause

Mais 1995 devait marquer un sommet pour l’événement : dans les années suivantes, les moyens dont la SPST disposait pour son organisation ont décliné, malgré un intérêt toujours très prononcé du public. Selon Odette Lamarche, « le problème a été lié à une conjoncture économique défavorable », qui a entraîné une baisse des commandites du secteur privé et amené les autorités gouvernementales à revoir leurs priorités. « De plus, certains organismes trouvaient que les portes ouvertes leur coûtaient très cher ». Il fallait mobiliser le personnel, y consacrer du temps. Dans un grand hôpital, par exemple, ce n’est pas une décision sans conséquences. En 1998, la Quinzaine des sciences sur le thème des matériaux devait être la dernière de la formule.

Cependant, si les organisateurs, tout comme les bailleurs de fonds, ont pu juger qu’il était temps de passer à autre chose, il ne faudrait pas croire que l’absence de la Quinzaine ait, depuis, laissé place à un vide complet. Loin s’en faut. Le monde de la culture scientifique et technique avait, au cours de ces 18 années, connu une remarquable évolution, à laquelle d’importants programmes gouvernementaux, comme Étalez votre science et Science et culture Canada, avaient fortement contribué. La promotion et la diffusion de la culture scientifique et technique s’étaient aussi grandement diversifiées : muséologie, animation et démonstration, journalisme écrit, film documentaire ou multimédia, toutes les voies étaient explorées, tous les créneaux occupés par des individus et des organismes dont la compétence était reconnue jusqu’à l’étranger. Les Petits Débrouillards étaient présents dans plusieurs pays, notre muséologie scientifique exportée jusqu’en Thaïlande. Le Québec s’était également donné, pendant cette période, des institutions aussi importantes que le Musée de la civilisation, le Biodôme et l’Insectarium, sans oublier cet équipement original, le Centre de démonstration en sciences physiques de Québec. Le Centre des sciences de Montréal, puis la Grande Bibliothèque, ne tarderaient pas à sortir de terre. Ce mouvement ne s’est toujours pas arrêté : le Cœur des sciences de l’UQÀM vient de commencer ses activités.

Sur un air de musette

Débusquer les bonnes idées, où qu’elles se trouvent, a toujours fait partie de la philosophie de la SPST. Ainsi, dans les années 1990, deux initiatives majeures, nées en France, ont été importées au Québec sur notre grand paquebot. Le Festival international du film scientifique, d’une part, qui a fait fleurir pendant plusieurs années sur grand écran des films et documentaires étonnants, et le Forum International Science et Société, d’autre part, un événement réunissant chaque année des centaines de cégépiens autour de conférences de haut niveau, qui a depuis été repris avec un succès constant par l’ACFAS. Plus récemment, La Science se Livre, un projet né en banlieue parisienne et célébrant le mariage entre science et littérature, a été adopté et adapté ici même, et fait aujourd’hui encore prospérer la pépinière à idées de la SPST. À l’inverse, nous avons nous aussi nourri l’inspiration de nos collègues d’outre-Atlantique : ainsi, la Fête des sciences en France est directement inspirée de la Quinzaine. Celle-ci a également servi de point de départ aux Journées de la culture au Québec, qui ont célébré leur 10e anniversaire cette année.

Nouveaux refrains, nouvelles harmonies

Pendant que la grande tradition des Expo-sciences se maintient, que le succès des concours annuels Science on tourne et Défi inventif ne se dément pas, les nouvelles initiatives se multiplient, et la SPST participe toujours aussi activement à cette ronde tourbillonnante de la médiation des sciences.

Et puis, les temps ont changé. Si la Quinzaine constituait une tentative spectaculaire pour sensibiliser aux sciences tout le Québec en même temps, on opte maintenant pour des actions locales, ancrées dans les milieux et moins éphémères. De façon générale, comme le dit Patrick Beaudin, « ça bouge dans les régions ». La preuve, des projets originaux de médiation des sciences voient le jour un peu partout au Québec, comme l’École de l’ADN à Baie-Comeau, les projets J’ai le goût de la science au Saguenay-Lac-Saint-Jean et Éclairs de science à Montréal, en plus des nouveaux blogues scientifiques de l’Agence Science-Presse. Les stratégies régionales constituent donc incontestablement une tendance lourde.

La Quinzaine aura été un déclencheur, un éveilleur de consciences, l’affirmation bien visible de l’importance de la science et de la technologie dans notre paysage social. Elle était nécessaire et a émergé spontanément d’un terreau fertile. « Je crois vraiment qu’elle a suscité beaucoup d’intérêt, affirme Odette Lamarche, parce que, des années plus tard, j’en entends encore parler dans mon milieu de travail, au ministère de l’Emploi. Ça a été un cheminement, une très belle école pour beaucoup de monde. »

Et d’abord pour la SPST, qui s’est littéralement construite sur cette base et est devenue une véritable pouponnière de projets. Avec Kaléidoscope, Pluie de science, La Science se Livre, Les Innovateurs à l’école et à la bibliothèque… il y a maintenant de la science pour toutes les semaines…


André Lemelin

Collaboration spéciale


1) ACFAS : Association canadienne française pour l’avancement des sciences, aujourd’hui Association francophone pour le savoir.

 

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