Des retraités qui font lire des enfants. Des bédéistes épris de science. Des adolescents en difficulté d’apprentissage qui se passionnent soudainement pour l’astronomie. Des insectes qui dévorent des livres. Des conteurs, fabulistes et romanciers qui s’encanaillent avec des scientifiques. Des bibliothécaires complices. Des colloques, des prix littéraires, une maison d’édition… Univers éclaté et éclatant, La Science se Livre, depuis bientôt sept ans, pratique joyeusement le mélange les genres.

 
L’idée de départ : puisque la science se lit, la promotion de la science passe par la promotion de la lecture. Et vice-versa. Au final, des dizaines de projets essaimés un peu partout dans les écoles et les bibliothèques du Québec, six ouvrages publiés à La bibliothèque de La Science se Livre, des connivences durables dans le réseau du livre et de la lecture… Et un constat réjouissant : oui, on peut attraper la piqûre des sciences grâce à un bon bouquin, oui, l’appétit pour la lecture vient parfois en mangeant une bonne brochette d’équations. Trois auteurs en témoignent.
 
Jean-François Chassay, le littéraire de service
 

Professeur en études littéraires à l’UQÀM et auteur de plusieurs romans, Jean-François Chassay s’intéresse particulièrement à la représentation scientifique dans la fiction, à tel point qu’il en a fait son sujet de thèse de doctorat. Pour la SPST, le Sélectif, le groupe de recherche dirigé par M. Chassay, a réalisé deux ouvrages bibliographiques publiés à La bibliothèque de La Science se Livre : La science des écrivains (2003) et Le scientifique, entre Histoire et fiction (2005). Le premier est une vaste bibliographie sur les fictions scientifiques publiées depuis la Deuxième Guerre mondiale. Le second présente des biographies de plusieurs grands scientifiques à travers le temps et comporte également une bibliographie commentée. Un travail de titan qui a nécessité les bons services de deux équipes de recherchistes pendant deux ans. Résultat : deux ouvrages précieux pour les bibliothécaires et les enseignants qui peuvent y puiser des trésors.

« Quand on veut parler de sciences, je suis le littéraire de service », dit Jean-François Chassay en s’amusant. Si le mariage entre science et littérature peut apparaître comme une union forcée aux yeux de certains, pour M. Chassay, c’est une évidence : « les écrivains ont besoin des sciences pour écrire leurs romans car la science fait partie intégrante de la culture. » D’ailleurs, nombreux sont les écrivains qui se sont inspirés de la vie des scientifiques et de leurs découvertes pour en tirer des romans. L’ambition avouée de M. Chassay est de faire tomber les barrières entre les deux cultures : sciences et arts. Avec une définition de la culture très personnelle, et suffisamment vaste : « la culture, c’est ce sur quoi on peut s’engueuler », dit-il avec un sourire en coin.

La science des écrivains – ou comment la science vient à la littérature porte plus spécifiquement sur les rapports entre science et politique dans les textes littéraires et étudie comment, sur les plans politique et symbolique, le pouvoir de la science est interprété dans des textes de fiction contemporains. Cette bibliographie recense quelque 180 titres publiés à partir de 1940, et s’adresse aux chercheurs, aux professeurs de secondaire et de cégep, et aux bibliothécaires.

Articulé autour des figures de six scientifiques (Giordano Bruno, Galilée, Newton, Darwin, Einstein et Oppenheimer), le livre Le scientifique, entre Histoire et fiction propose quant à lui une notice biographique qui présente, dans la vie et l’œuvre de chacun, les éléments justifiant leur présence dans l’imaginaire collectif. Au passage, Chassay n’hésite pas à déboulonner les mythes qui entourent certains d’eux : la pomme de Newton, par exemple, si chère au dessinateur de BD Gotlib, ou l’invention de la bombe atomique, que l’on attribue à tort à Einstein. « En science aussi existent des légendes… », dit Jean-François Chassay. En parallèle, l’auteur propose une sélection de livres brillamment commentés qui permettent de revisiter l’œuvre de ces grands hommes de science par le biais de la fiction. Bref, un ouvrage savant qui se lit comme un roman.

 

« La science permet de repenser le langage, et donc la conception du monde. L’influence des sciences est quotidienne sur l’imaginaire commun. » Imaginez leur influence sur celui des écrivains! Biographies plus ou moins romancées, récits d’anticipation, mythes et légendes… La science nourrit la littérature. Et les scientifiques font de beaux héros, romantiques et passionnés, distraits et géniaux : Newton sous son arbre, Galilée qui n’a rien dit, les Curie dans leur laboratoire. « Le scientifique peut être perçu comme le grain de sable, celui qui s’oppose au système, dit M. Chassay. Une condition héroïque par excellence! »

 

« Un des rôles de la fiction est de régler la quadrature du cercle. Mais la science pose la limite des connaissances, suscitant plus de questions que de réponses. La science, comme la littérature, transforme la conception du monde – bien que la littérature ne soit pas tenue d’être rigoureuse. Et les deux sont subjectives…», conclut l’expert.

 
Pour Denise Fortin, le conte est bon
 

Si le roman peut être un excellent terrain de jeu pour apprivoiser la science et comprendre le monde, le conte constitue, à sa manière, une matière première particulièrement intéressante pour initier les jeunes aux mystères – scientifiques – qui les entourent. C’est en tout cas le pari qu’a relevé Denise Fortin, spécialiste en techniques d’enseignement à la Commission scolaire de la Seigneurie-des-Mille-Îles, et auteure de la bibliographie Les sciences en contes, publiée à La bibliothèque de La Science se Livre en 2003.

Trente-sept contes y sont répertoriés, assortis de suggestions d’activités pédagogiques à caractère scientifique. Plus qu’un guide pratique, cet ouvrage est une invitation au voyage à travers les époques, les mythes, les légendes et les traditions. « Arriver à la science par le conte permet d’accrocher les littéraires, réfractaires aux matières scientifiques, et de laisser tomber les idées préconçues et la classique opposition matheux/littéraire, note Denise Fortin. Dans mes activités professionnelles, le conte est mon outil quotidien. Et j’en suis de toute façon amoureuse depuis l’enfance…»

Denise Fortin a exploré près de 400 recueils de contes pour livrer sa sélection de sésames pour la science. « Si autrefois les contes servaient à expliquer les phénomènes naturels – les orages par exemple – je les utilise aujourd’hui pour contourner les diktats religieux et autres sujets dits sensibles. En passant par les mythes, toutes les questions peuvent être abordées, en respectant les origines et les croyances de chacun », explique-t-elle.

Favorisant l’apprentissage de la lecture, le conte permet également une approche transversale de l’acquisition des savoirs. Ainsi, français, mathématiques, géographie, histoire et sciences peuvent être enseignés de façon ludique et créative par le biais des contes. À l’occasion du colloque sur les mathématiques qui s’est tenu en mai 2006 à l’Université de Sherbrooke, la SPST éditait d’ailleurs un fascicule intitulé « Sciences et contes », qui présente, outre la démarche passionnante de la passionnée Denise Fortin, celle de Younès Aberkane, professeur de mathématiques en France, et sa concluante expérience du bon usage des contes pour l’enseignement des mathématiques.

 
Christian Goichon, puits de fables
 

À La bibliothèque de La Science se Livre, on s’amuse aussi beaucoup à déconstruire les œuvres littéraires pour en tirer la substantifique science, quand elle existe. Pour preuve, l’un des derniers-nés de la collection, La Fontaine, Un Puits de Sciences de Christian Goichon. « L’idée est venue d’un jeu de mots, qu’on a gardé pour en faire le titre », explique l’auteur. Après avoir lu 120 fables, Christian Goichon, ethnographe de l’imaginaire comme il aime à se présenter, a effectué une deuxième lecture afin d’en dégager les thématiques plus directement en rapport avec la science et la technologie. Son choix s’est arrêté sur quatorze fables, des « hits » comme La Cigale et la fourmi (où l’on apprend que La Fontaine aurait fait un piètre entomologiste), et sur d’autres moins connues mais qui valent le détour, telle Les Membres et l’estomac, très utile pour expliquer le fonctionnement du système digestif.

Chaque fable est présentée dans son intégralité, suivie de commentaires judicieux, d’explications données par de vrais scientifiques – assorties de leur adresse électronique, « afin de poursuivre l’échange si on le désire, un vrai livre interactif! », dit Christian Goichon – et de pistes de recherche autour de différents thèmes : sciences, culture et société, français. Cerise sur le gâteau, les « capsules d’Isidore Dupuis », personnage fictif et plein d’humour, sont autant de petits régals philosophiques : « Entre chien et loup c’est comme le jour et la nuit mais au milieu. » Le tout est savoureux, un brin farfelu, et donne de vraies bonnes idées pour intégrer découverte des savoirs et de la littérature.


Michelle Chanonat

Collaboration spéciale

 



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