Pluie de science
Numéro 25, Décembre 2006

350 scientifiques au cœur d’or : formidable réseau!

La science est une aventure humaine extraordinaire. Quoi de mieux que des humains pour la raconter? Qu’ils soient chimistes, mathématiciens ou géologues, des centaines de scientifiques partagent chaque année bénévolement l’amour de leur métier avec des bouts de choux ou de grands ados, les plongeant, le temps d’une rencontre, dans d’autres univers. Ambassadeurs de la curiosité, ils font danser fossiles, puces et éprouvettes. Ce sont les Innovateurs à l’école et à la bibliothèque.

Depuis sa formation, le réseau des Innovateurs à l’école et à la bibliothèque fait vibrer les neurones de quelque 200 000 jeunes de 5 à 16 ans, dans les régions de Montréal, Laval, Québec, mais aussi des Laurentides, de Lanaudière, de l’Estrie, de l’Outaouais, du Saguenay-Lac-Saint-Jean et, depuis 2006, de la Montérégie. De l’utilité des bactéries à l’histoire de l’exploration spatiale, presque tous les champs du savoir y sont racontés, animés, construits et déconstruits. En direct et sur mesure…

Petit projet deviendra grand

Initié en 1994 par Industrie Canada, le programme naît du désir de promouvoir auprès des jeunes la science et la technologie, roues motrices de la nouvelle économie du savoir. La plupart des provinces canadiennes y participe. Les premiers scientifiques sollicités pour animer des activités de vulgarisation sont surtout les récipiendaires des bourses du Canada. Une semi-réussite : le gouvernement fédéral mettra le projet au rancart deux ans plus tard.

Mais la SPST refuse de voir mourir les Innovateurs et décide de garder le programme sous son aile. Elle s’allie la participation d’autres partenaires, tels que le ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation (anciennement ministère de la Science et de la Technologie), Nortel Networks, Merck Frosst, et le Conseil de Recherche en Sciences Naturelles et en Génie du Canada (CRSNG). Cette fois, la roue est belle est bien lancée. Treize ans ont passé, les Innovateurs sont plus populaires que jamais, les écoles se les arrachent. À tel point que les candidats manquent parfois à l’appel (à bon entendeur…). Ils font en moyenne trois sorties par année, se déplacent gratuitement, imaginent eux-mêmes le matériel d’expérimentation… Bref, une véritable implication sociale. Jusqu’à présent, 350 scientifiques ont endossé, à un moment ou un autre de leur carrière, le chapeau d’Innovateur.

Les scientifiques ne savent pas communiquer?

Lorsque le programme a été lancé, plusieurs observateurs s’accordaient à dire que c’était de la folie : les scientifiques ne savent pas communiquer! Les Innovateurs ont vite fait la démonstration que les scientifiques peuvent être d’excellents vulgarisateurs. Pour un peu qu’ils soient allumés et motivés à partager leur savoir. Les touts premiers d’ailleurs étaient surtout des « décrocheurs » de la science. Comme quoi, le chemin de l’innovation et de la découverte n’est ni droit ni prévisible. Une chose est sûre : il n’y a pas de bons modèles en science, mais une multitude de parcours, de personnalités et de façons de faire…

Figures libres

Non contents s’essaimer les savoirs selon des formules traditionnelles, certains Innovateurs n’hésitent pas à sortir des sentiers battus : les élèves qui ont des retards de lecture ou qui éprouvent des difficultés d’apprentissage font aussi partie des clientèles visées. Ainsi, des scientifiques bénévoles se joignent maintenant à des équipes pédagogiques pour les élèves qui ont un cheminement particulier. De plus, la création, en 2000, de La Science se Livre, qui propose des idées d’animation et de découverte à travers les livres, fait partie des initiatives qui ont amené les Innovateurs à s’approprier un nouvel espace : les bibliothèques.

En 2003, l’expérience « Lire pour comprendre » à l’école secondaire Georges Vanier a su officialiser un mariage pourtant tout naturel – des livres, des gens et des enfants – en faisant travailler de conserve une bibliothécaire et des scientifiques bénévoles autour d’une classe de jeunes en difficulté.

Autre preuve que la formule des Innovateurs peut se décliner de bien des façons : au printemps dernier, une douzaine d’Innovateurs choisissaient d’investir une école primaire pendant une nuit entière pour initier les enfants à l’observation des astres… Et, depuis une année, l’équipe des Innovateurs d’Hydro-Québec a ouvert un avant-poste du programme sur la Côte-Nord et le Bas Saint-Laurent, et est prête à investir, à la demande des enseignants, toutes les régions du Québec!

Relancer le bénévolat scientifique

Tous ces projets, portés à bout de bras par des hommes et des femmes que rien n’obligeait, a priori, à se lancer dans l’aventure, témoignent d’un certain regain de vigueur du bénévolat scientifique. Une bonne nouvelle. Yves Gingras, professeur d’histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), et auteur du livre Pour l’avancement des sciences(1) a situé la problématique de l’évolution du bénévolat scientifique. Son étude, qui porte sur les soixante-dix premières années de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences, apporte la conclusion suivante : l’implication des scientifiques bénévoles est en déclin par rapport aux années 50-60, années durant lesquelles les scientifiques étaient plus sensibles à l’enseignement des sciences au niveau secondaire.

Mais quelle est l‘origine d’un tel changement? « Au fil des ans, les scientifiques sont devenus plus impliqués au niveau de la recherche et se sont refermés sur le milieu universitaire, laissant ainsi la vulgarisation scientifique pour les jeunes aux mains d’un nouveau groupe, celui des communicateurs scientifiques », explique t-il.

« L’ACFAS a joué un rôle central dans la formation de la communauté scientifique québécoise. Elle avait réussi, grâce à des subventions gouvernementales, à relancer la pratique du bénévolat des années 50 en réintroduisant dans les écoles secondaires les conférences scientifiques offertes par des chercheurs. Mais, suite aux coupures des subventions, le programme a été abandonné », déplore l’auteur.

Yves Gingras souligne l’importance des bénévoles et encourage fortement leur implication auprès des nouvelles générations. « Le réseau des bénévoles se situe dans la tradition lancée par les pionniers de L’ACFAS comme Marie-Victorin et son équipe qui s’occupaient dès le début des années 1930 des Cercles des jeunes naturalistes et qui animaient une émission de radio (La cité des plantes) au début des années 1940. Les bénévoles montrent ainsi par des gestes concrets que la culture scientifique est très importante dans notre société techno-scientifique et qu’elle peut même être comparée à la capacité de lire et d’écrire qui a été au fondement de l’instauration de l’école obligatoire. »

L’an dernier, le travail des Innovateurs à l’école et à la bibliothèque a d’ailleurs été salué par la Fédération des centres d’action bénévole du Québec (FCABQ). Qui sait si le bénévolat scientifique ne sera pas un jour considéré comme une activité d’utilité publique…


Sophie Payeur et Andrea Slobodova

Collaborations spéciales


1) Yves GINGRAS, Pour l’avancement des sciences. Histoire de l’ACFAS 1923-1993, Montréal, Boréal, 1994, 223 pages.

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Le bénévolat scientifique, ça fait du bien à l’âme. Ils le disent eux-mêmes…

« Ces rencontres avec les jeunes me donnent beaucoup d’énergie et de plaisir. J’ai l’impression d’ajouter une pierre à l’édifice, d’ouvrir des horizons nouveaux et d’être impliquée socialement en tant que scientifique… Que du bonheur! »
Éléonore Tremblay, biologiste, Assistante de recherche au Centre de recherche et de développement en horticulture de Saint-Jean-sur-Richelieu

« Je veux démystifier le dédain pour les « faux cools » – ces jeunes qui croient à tort que seuls les nerds étudient les sciences. Ça m’a toujours révolté, c’est pourquoi j’aime prendre le temps de leur montrer les multiples facettes tripantes de mon métier. Et si je peux prévenir le décrochage chez les jeunes et surtout dans les milieux défavorisés, je fonce! »
Yann Benoît, ingénieur chez Bell Mobilité

« On ne fait pas de la recherche pour soi, mais pour la communiquer. Bien sûr, il y a les publications dans les revues scientifiques, mais l’information doit être diffusée plus largement. La culture en sciences est nécessaire si l’on veut comprendre le monde dans lequel on vit et ce qui se dit dans les médias. Sans une culture de base, on dit et on croit n’importe quoi. Dès que j’arrive dans l’école, je suis vraiment heureuse et je retrouve le même enthousiasme à chaque fois. Pour les enfants, je pense que le fait que quelqu’un vienne de l’extérieur est une chose intéressante : je ne suis pas enseignante, ma méthode de travail est différente et je présente quelque chose de nouveau, aussi les enfants sont-ils attentifs. Les professeurs posent également beaucoup de questions : certains se tiennent au fond de la classe et lèvent la main! Finalement, j’apprends autant aux jeunes qu’aux adultes… »
Véronique Martel, étudiante au doctorat au Centre de recherche et de développement en horticulture de Saint-Jean

« Lorsque j’étais élève, mes professeurs n’ont pas réussi à me donner le goût des sciences. C’est une émission de télévision qui me les a fait voir sous un autre jour. Il faut avoir de l’imagination, savoir organiser des jeux et partager son plaisir et la beauté de la science. C’est cela que proposent les Innovateurs. »
Serge Lepage, océanographe et conseiller scientifique à la Biosphère de Montréal

« Les enfants sont tellement généreux. Certaines classes m’ont envoyé de belles cartes avec des fleurs par la poste. Ça fait chaud au cœur. Tout le monde peut exercer le métier qu’il veut, qu’on soit une femme ou un homme. J’espère donner l’exemple aux filles qu’il est possible d’exercer un métier dit “masculin”. Même si les femmes sont plutôt rares dans le monde de la recherche, il ne faut pas s’arrêter à cette barrière psychologique! Par ma présence, j’espère du même coup modifier, auprès des petits garçons, l’image qu’ils ont souvent d’un monde scientifique dominé par les hommes. »
Nadine Beloin, biologiste, chercheure chez Codena inc.

« L’espace m’a beaucoup donné, la société a beaucoup investi en moi et ma participation à ce programme n’est finalement que le retour du balancier. En présentant cet atelier, je pense pouvoir stimuler les jeunes, leur fournir d’autres modèles de héros. J’aime à penser que mon implication fait tourner une grande roue. »
Dany Saint-Pierre, ancien ingénieur à l’agence spatiale canadienne

« J’ai le mandat de vulgariser la recherche auprès des pomiculteurs, mais je crois que cela fait aussi partie de mon travail de le faire avec les enfants. Voir leurs yeux pétillants, leur soif de connaissances, c’est une récompense inestimable. »
Daniel Cormier, chercheur entomologiste en arboriculture fruitière à l’Institut de recherche et de développement en agroenvironnement

« J’ai beaucoup apprécié l’expérience de ma première présentation, surtout devant des élèves du primaire et des premières années du secondaire. J’ai été séduit par la spontanéité de ces jeunes et je voulais leur montrer que l’on peut être créatif même dans un laboratoire! »
Pascal Vachon professeur agrégé en science et médecine des animaux de laboratoire à l’Université de Montréal

 

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