Pluie de science
Numéro 30, Hiver 2008

Scientifiques, vos papiers !
Le monde est bleu

Mots-clés : bleu, science, histoire

L’historien Michel Pastoureau étudie les couleurs depuis près de 40 ans. Directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études (Sorbonne), il a consacré plusieurs ouvrages aux rapports des humains avec les couleurs, dont un livre complet au bleu.

Lorsqu’on demande aux gens quelle est leur couleur préférée, le bleu l’emporte aisément. Pourquoi ?

Parce que c’est une couleur consensuelle, docile, qui n’agresse personne. Même le mot est joli. Il a une consonance liquide. Vous noterez que, dans les librairies, d’innombrables livres pour la jeunesse portent le mot « bleu » dans le titre : L’oiseau bleu, Un coin de ciel bleu, Le farfadet bleu, etc.

Les plus anciens sondages, datant du 19e siècle, rapportent que le bleu est la couleur préférée des Occidentaux. De 40 à 55 % des répondants l’évoquent de préférence au vert, loin derrière (20 %). Suivent le rouge, le blanc, le noir et le jaune. Mais c’est différent en Orient. Au Japon, par exemple, c’est le noir qui obtient la faveur populaire.

En a-t-il toujours été ainsi ?

Non. Même si cette couleur est omniprésente en Méditerranée depuis la nuit des temps, elle a longtemps été difficile à fabriquer et à reproduire. C’est sans doute la raison pour laquelle elle n’a pas joué un rôle important dans la vie sociale, religieuse ou symbolique de l’époque. Au Moyen Âge, le bleu est pratiquement absent de la vie communautaire. Dans la Rome antique, des yeux bleus sont considérés comme un signe de débauche chez les femmes et une disgrâce chez les hommes. Pour les Grecs et les Romains, cette couleur est désagréable à l’œil. L’histoire de la couleur bleue dans les sociétés européennes est celle d’un complet renversement.

Vous écrivez dans l’un de vos livres que la Vierge Marie est devenue « le plus important agent de promotion du bleu ». Qu’entendez-vous par là ?

Dans la Bible, le bleu n’est presque jamais évoqué car les textes hébreux, araméens et grecs ont peu de vocabulaire pour décrire les couleurs. Ce seront les traducteurs qui mettront des couleurs sur des adjectifs comme « riche » (rouge), « sale » (gris ou noir) ou « éclatant » (pourpre). Sauf pour le saphir, pierre préférée des peuples chrétiens, le bleu ne fait pas partie des mœurs de l’époque. Quand on met en place la liturgie, à l’époque carolingienne, on l’ignore complètement. Des traces de ce rejet systémique perdurent encore aujourd’hui, puisque la liturgie n’intègre pas cette couleur. Les prêtres revêtent certaines couleurs associées aux célébrations particulières : le rouge représente l’Esprit saint, le blanc le Christ; le noir ou le violet la pénitence, le vert les dimanches ordinaires, mais il n’y a jamais de bleu.

Puis soudainement, le dieu chrétien devient un dieu de lumière. Aux 12e et 13e siècles, on peint le ciel en bleu pour la première fois : avant, il était noir, rouge ou doré. On voue un culte à la mère de Jésus. Et la Vierge habite le ciel… bleu. Les images pieuses la revêtent d’une robe ou d’un manteau bleus. Voilà pourquoi elle devient l’agent de promotion du bleu.

Cette iconographie vaut pour les sculptures et les peintures d’église. On ne l’imagine pas autrement que drapée de bleu.

Il y aura des conflits qui font sourire aujourd’hui. Par exemple, à Strasbourg, au 13e siècle, les marchands de garance, la plante qui permet la reproduction du rouge, soudoieront un maître verrier pour qu’il colorie le diable en bleu sur ses vitraux afin de discréditer la couleur rivale.

Si le bleu est une couleur consensuelle et docile, comment expliquer son succès dans les années soixante auprès de la jeunesse rebelle ?

L’histoire du « blue-jean » est intéressante car ce pantalon a été inventé en 1853 par un tailleur juif, Oscar Levi Strauss. Mais il faut savoir que ce vêtement était d’abord un « bleu de travail » destiné aux prolétaires, et non un objet de contestation de l’ordre établi. Les valeurs protestantes dictent alors qu’un vêtement doit être sobre, digne et discret. Or, la teinture du textile à l’indigo est facile. On peut le faire à froid, car les pigments pénètrent bien les fibres. En 1950, il est porté par James Dean et Marlon Brando; il symbolise la révolte de la jeune génération. Mais un vêtement bleu comme symbole de rébellion ne pouvait être qu’éphémère. Par la suite, le jean est devenu plutôt un signe de conformisme. Aujourd’hui les adolescents mettent le jean pour être à la mode, comme tout le monde.

De nos jours, le bleu est plus que jamais une couleur qui fait consensus. Les grands organismes internationaux ont des logos bleus. Regardez l’Organisation des Nations Unies, l’UNESCO, le Conseil de l’Europe, l’Union européenne, tous ont choisi un emblème bleu.

Le drapeau du Québec est bleu.

Oui, c’est le bleu français, républicain, qui s’oppose au blanc monarchique, au noir clérical et au rouge socialiste et communiste. De plus en plus, c’est une couleur qui glisse vers le centre, même vers la droite. Les partis conservateurs sont des partis bleus.

Comment un historien en vient-il à étudier les couleurs ?

J’ai toujours été fasciné par les couleurs, peut-être parce que je suis né d’une famille d’artistes. Mon père était fou de peinture. Il m’a amené très tôt dans les musées. Et puis trois de mes grands-oncles étaient peintres.

Quand j’ai commencé à m’intéresser aux couleurs à titre d’historien, il y a 40 ans, j’étais seul. Mais il me semblait que la relation des hommes avec les couleurs en disait beaucoup sur l’histoire et les mœurs.

Le bleu est-il votre couleur préférée ?

Non, c’est le vert.


Mathieu-Robert Sauvé

Collaboration spéciale

 

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