Pluie de science
Numéro 30, Hiver 2008

Décliner la science
Semences de connaissance

Mots-clés : agriculture biologique, environnement, Mali, BÉDÉ

Maryse Watremez est agricultrice. Elle possède un hectare de terrain et élève quelques vaches dans la région française de la Loire. C’est aussi une ardente partisane de l’agriculture biologique. À des lieues de son coin de jardin, son cheval de bataille l’a par deux fois entraînée au cœur de l’Afrique. Une histoire de solidarité internationale, de femmes et d’environnement.

Graines de culture… scientifique

Dans la région de Kayes, au Mali, comme dans bien d’autres contrées africaines, la majorité des paysans utilise les semences locales de céréales, bien adaptées à leur environnement et produites selon des techniques éprouvées. Mais il n’en est pas de même pour les cultures potagères, introduites par les Européens lors de la colonisation. Tomates, aubergines et autres laitues constituent une source pécuniaire non négligeable pour les femmes paysannes qui en font le commerce. Pour satisfaire des consommateurs exigeants quant à la taille, au goût et à la couleur de ces légumes, elles dépendent de plus en plus des semences hybrides.

Dans un pays où la moyenne des revenus par habitant est de 370 $US par année et où l’accès à l’eau pose d’immenses problèmes, le remplacement des semences traditionnelles par des semences hybrides met en péril l’équilibre alimentaire et oblige les agriculteurs à racheter des semences, récolte après récolte.

C’est dans ce contexte qu’en 2004, des paysans maliens s’adressent à l’association française BÉDÉ (Bibliothèque d’Échange de Documentation et d’Expériences), afin d’obtenir des informations précises sur les cultures OGM et hybrides. BÉDÉ initie alors une série de voyages d’échanges entre des agriculteurs français et maliens avec la Confédération paysanne (France) et l’Union des Coopératives agricoles de Kayes (URCAK - Mali). Le projet « Semences de connaissance » était né.

« Nous avons essentiellement rencontré les femmes, car ce sont elles qui sont en charge des cultures potagères ou qui partent les vendre au marché. Il est important pour elles de bien comprendre les enjeux alimentaires, sanitaires ou environnementaux de chaque mode de production », explique Maryse Watremez.

Contre l’analphabétisme

Dans un pays où 90 % des femmes sont analphabètes, la circulation de l’information est un enjeu majeur. Les rencontres organisées dans le cadre du projet avec des groupements de femmes maliennes ont permis d’échanger plusieurs pratiques et conseils sur l’entretien et la conservation des semences traditionnelles et une agriculture exempte de produits chimiques.

Maliennes et Françaises s’interrogent sur l’impact des différents types de semences, décrivent leurs modes de culture et les difficultés qu’elles rencontrent lors du triage, de la conservation, de la multiplication ou de la sélection des semences. Ces discussions permettent aussi de se rappeler, à travers la tradition orale, des méthodes d’entretien et de culture ancestrales, qui ne demandent ni engrais ni pesticide.

« Les variétés traditionnelles ne supportent pas ou mal la chimie. Mais les femmes se plaignent des insectes qui dévorent leurs semences dès qu’elles sont mises en terre. De plus, certaines semences posent aussi un problème de conservation », explique Maryse Watremez. Pourtant, des méthodes ancestrales ont été éprouvées, mais la plupart des femmes les ont oubliées. Par exemple, le « neem », ou margousier, est un insecticide naturel très efficace, mais rares sont ceux qui l’utilisent encore.

Un parti pris pour la tradition

« Nous ne voulons donner de leçons à personne. Notre approche consiste à accompagner les paysans dans leurs démarches de réseautage et de formation, afin qu’ils puissent prendre les décisions qui leur conviennent le mieux. Nous avons pris parti pour la reprise d’anciennes semences, car il nous semble indispensable de conserver cette biodiversité qui est aussi un gage d’autonomie pour les paysannes maliennes », note Nathalie Ramos, coordonnatrice du projet BÉDÉ.

Pour Aminata Dolo, ingénieure agronome qui a mené une enquête sur les semences traditionnelles dans la région de Kayes, le problème principal des paysans est « qu’ils prennent tout ce qu’on leur donne, attendent de l’aide et subissent souvent », ce qui met en péril la conservation de semences traditionnelles. « Les gens de la recherche viennent avec des semences qui sont des variétés rapides, avec de bons rendements. Mais elles sont souvent peu adaptées à la basse pluviométrie d’ici. Les chercheurs sont des politiques, ils viennent nous donner ce qui les intéresse mais sont loin de nos réalités et de nos préoccupations », renchérit l’une des paysannes maliennes consultées.

Semences de connaissance

L’ensemble de ces rencontres entre paysannes maliennes et françaises a fait l’objet d’un compte-rendu et d’une étude rendus publics par BÉDÉ sur son site Internet. Ces documents et l’expérience accumulée durant ces échanges ont permis la création d’un livret pédagogique qui décrit les expériences menées au Mali et la problématique de la conservation des semences traditionnelles.

Et d’autres suites sont attendues dans les mois et les années qui viennent. « Nous envisageons un projet qui engloberait l’Afrique de l’Ouest et qui permettrait aux paysans de cette région d’établir des réseaux et de profiter d’ateliers d’information et de formation. Les prochains porteront en particulier sur les droits de propriété intellectuelle, précise Nathalie Ramos. Il est nécessaire de former une élite paysanne qui soit en mesure d’intervenir dans les processus de négociation et réglementaires concernant l’agriculture. »


Emmanuelle Béguineau

Collaboration spéciale

Pour en savoir plus :

Bibliothèque d’échange de documentation et d’expériences (BÉDÉ) : http://www.bede-asso.org/

Compte-rendu et étude sur le projet « Semences de connaissance » : http://www.bede-asso.org/savoirs_paysans/echanges%20internationx/semences%20femmes%202005/semences_femmes.html

Réseau Semences paysannes : http://www.semencespaysannes.org/

Confédération paysanne : http://www.confederationpaysanne.fr/

Association Afrique verte : http://www.afriqueverte.org/

Association Kokopelli : http://www.kokopelli.asso.fr/

 

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